mercredi 21 septembre 2016

Christian Laborde dans La Cause Littéraire


« Le “Tarbais” c’est la Rolls du haricot, enfant d’une terre limoneuse, caillouteuse à souhait, juste ce qu’il faut d’argile. Si la terre avait été trop argileuse, la peau du haricot eût été plus épaisse, sa chair plus farineuse. Rien de tout ça, il est parfait, le haricot tarbais. Et s’il est si fondant, c’est parce qu’il n’a jamais cessé, en grandissant, d’avoir chaud au cul. Il a profité à fond, en effet, de la tiédeur des galets du gave ».
 
Le sérieux bienveillant des platanes ressemble au délicieux haricot « Tarbais », caillouteux à souhait, fondant comme l’accent qui l’habite. Un accent qui vient des cols pyrénéens où se postait l’écrivain pour voir passer avec son père les héros du Tour de France. Un roman qui a profité de la douceur des galets qui roulent sous sa langue, un roman qui a chaud au verbe. Roman « slamé », que l’on lit, comme l’on écoute les chansons gasconnes de Bernard Lubat, ou que l’on fredonne celles de Claude Nougaro, le boxeur troubadour de Toulouse. Le sérieux bienveillant des platanes est un roman du retour aux sources, au village, à Paulhac. Tom y vient pour enterrer son grand-père, son Pépé – un mot sans électricité, sans chahut, sans violence, un mot doux, une caresse –, sous les yeux et les mots de la douce Joy, sa princesse, clandestine, libre de faire ce qu’elle souhaite et de faire corps avec Tom. Un retour, et un passage dans l’accélérateur à particules des souvenirs, où les mots valsent en trois temps, les trois temps du roman.
 
« Le platane, chez nous, il est chez lui. Tu le vois sur le bord de nos routes, tu le vois sur toutes nos places. Regarde une église, Tom, à côté d’elle tu vois quoi, Tom ? Un platane ! Regarde un bistro, à côté de lui tu vois quoi ? Un platane. Les platanes nous disent ce que nous sommes, Tom, où nous sommes ».
 
Le sérieux bienveillant des platanes est un roman vagabond, une traversée de la France à la vitesse d’un vol de palombes. Un retour vers le cœur du volcan, Paulhac, où le narrateur a passé sa jeunesse, entre la douleur de la disparition de sa mère, les trahisons de son père, et les fugues avec son Pépé. L’ancien légionnaire, pêcheur de truites, grand siffleur de musiques de films – il s’installait sur la terrasse, il allumait une cigarette, et l’on entendait l’harmonica de Charles Bronson dans Il était une fois dans l’Ouest et les notes de Morricone quand on voit Claudia Cardinale, quand elle crève l’écran… – Pépé, qui préférait la compagnie des platanes à celle des hommes, a traversé la vie armé de noblesse et de silence, protégé des fâcheux, de la jalousie funeste, par son épouse, mais aussi la bienveillance des arbres et la joie partagée de son petit-fils. Le sérieux bienveillant des platanes est un roman de tribus, ces familles recomposées par le temps et les situations, où les malveillants n’ont point de place, un roman de la transmission, des passions et des gestes qui enfantent des mots, l’enfance est souvent celle d’un écrivain qui passe à l’acte.
 
« Tourtes, confits : heureux défunts de Lumac qui, la nuit venue, dans le cimetière paroissial, quand la lune dépose sur les tombes des copeaux de nacre, ripaillent, bambochent et gueuletonnent comme les vivants ».
 
Le sérieux bienveillant des platanes est ce roman des vivants et des morts, et tous les morts n’ont pas la même fin, il y en a que l’on accompagne et qui vous accompagnent, d’autres dont on se sépare, et qui ne méritent aucune attention, sauf celle des bêtes sauvages. Christian Laborde se pare d’une langue vivante, survivante, dirait-il, où les mots – la viande – sonnent et les phrases résonnent comme touchées, immergées dans le blues du Sud-Ouest, un blues du sud, tout autant solaire, que ténébreux. Un blues, les corps lancent et se lancent des défis, comme avec un ballon ovale, la béchigue en occitan. Dans la famille des écrivains, Christian Laborde joue à l’aile, il n’ignore rien des cadrages, débordementsdes crochets et du raffut, son roman a des rebonds aléatoires, c’est notamment ce qui en fait sa grâce.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/le-serieux-bienveillant-des-platanes-christian-laborde-2


samedi 17 septembre 2016

François-Marie Deyrolle dans La Cause Littéraire

 
Entretien François-Marie Deyrolle, éditeur de L’Atelier contemporain à l’occasion de la parution de :
Au vif de la peinture, à l’ombre des mots, Gérard Titus-Carmel, préface Roland Recht ; Peindre debout, Dado, préface Anne Tronche, édition établie et annotée par Amarante Szidon ; Trente années de réflexions, 1985-2015, Alexandre Hollan, Yves Bonnefoy, préface Jérôme Thélot
 
« … j’aime la peinture, le dessin, la sculpture, la photographie ; je n’aime pas l’art contemporain », François-Marie Deyrolle
« Peindre l’impatience de peindre, le vertige de poursuivre continuellement son ombre », Gérard Titus-Carmel
« Un tableau qui a vraiment une vie à lui et qui est beau, c’est un tableau où il y a au moins une dizaine de tableaux, il a été dix fois terminé, et c’est la dixième fois qui compte, qui finalement rayonne de ces dix tableaux précédents qui sont effacés », Dado
« On sait beaucoup de l’œil et peu du regard », Yves Bonnefoy sur Alexandre Hollan
 
François-Marie Deyrolle est éditeur, un artiste-artisan-éditeur qui met ce grand principe de la « liberté libre » au service des peintres, des dessinateurs, des sculpteurs, des écrivains et de l’édition. Il fonde en 1990 une première maison d’édition qui porte son nom, Deyrolle Editeur, puis en 2013 c’est au tour de L’Atelier contemporain de voir le jour. Vont s’y croiser les écrits de Bonnard, les correspondances entre Jean Dubuffet et Marcel Moreau, des essais sur l’art de Maryline Desbiolles ou le regard lumineux d’Yves Bonnefoy sur Alexandre Hollan. L’Atelier contemporain brille par la richesse et la beauté de ses livres, ce « musée imaginaire » ne s’occupe pas de ce qui fait la mode contemporaine, au marché de l’art il préfère l’art en marche, il écrit au fil d’or quelques pages de l’art vivant. Un art sans âge. Les peintres dont les œuvres continuent à être regardées et admirées, les œuvres qui ne cessent de nous regarder, ne meurent jamais.
 
La Cause LittéraireFrançois-Marie Deyrolle, il y a eu une première maison d’édition à votre nom, puis la naissance de l’Atelier contemporain, comment est née cette nouvelle aventure éditoriale ?
 
François-Marie Deyrolle : Le métier d’éditeur relève d’une passion, c’est vraiment une vocation – vivre avec les livres ne m’était plus suffisant : l’envie d’en faire (les imaginer, les penser, les mettre en forme) était devenue au fil des années trop forte. J’ai « profité » d’une belle opportunité : un ami écrivain qui me demande de bien vouloir lire un manuscrit, lui dire ce que j’en pensais, lui conseiller une mise en relation avec un peintre pour d’éventuels dessins d’accompagnement – j’ai fait cela et me suis dit que plutôt lui conseiller un éditeur, il valait mieux que je m’en charge moi-même. Et comme on ne peut pas publier un livre seul (il lui faut un environnement, une « famille » presque, et une structure de diffusion-distribution), j’ai décidé de poursuivre l’aventure.
 
Ce sont des livres d’art ? D’art en mouvement permanent ? Qu’il soit d’aujourd’hui ou d’hier ? On y croise Bonnard, Sattler, mais aussi Dubuffet, Titus-Carmel, Hollan, des peintres, des dessinateurs, mais aussi des écrivains, des poètes, Yves Bonnefoy, Valère Novarina, Philippe Jaccottet, François Bon, c’est un dialogue que vous bâtissez ?
 
Deux mots dans le nom de la maison d’édition (par-delà l’hommage à Francis Ponge – sous ce titre il avait réuni l’ensemble de ses écrits sur l’art) : « l’atelier » et « contemporain ». Voilà deux territoires que je souhaite peu à peu arpenter : que se passe-t-il dans un atelier ? En d’autres termes comment, pourquoi les artistes travaillent-ils ? Ce sont des questions vieilles comme le monde, mais toujours présentes, la réponse reste toujours mystérieuse et surprenante. Et « contemporain », qu’est-ce qui peut faire sens aujourd’hui ? Le contemporain n’est pas forcément l’actuel, les peintures de Lascaux ont toujours à nous dire. Et puis aussi, bien sûr, ce dialogue entre littérature et peinture : deux modes d’expression qui n’ont a priori rien à voir et qui pourtant peuvent parfois résonner l’un l’autre. Je ne sais pas si ce que je fais est de l’édition d’art ou de l’édition sur l’art, et cela m’importe peu en fait ; j’essaie simplement que chaque livre soit unique, ait du sens, sonne juste.
 
 
 
Vous proposez un autre regard sur l’art, par des lettres – la publication de deux ouvrages de correspondances de Jean Dubuffet, l’un avec Valère Novarina, l’autre avec Marcel Moreau – des échanges entre un peintre et des écrivains, et pour Novarina, un peintre-écrivain, d’où est venu ce désir ?
 
C’est la mise en forme de cette idée de dialogue, symbolisée dans cette collection par l’esperluette « & ». Il s’agit de compagnonnage souvent : cela peut donc revêtir la forme de la correspondance, mais aussi celle de l’entretien ou du texte de l’un sur l’autre (un essai, ou une approche plus littéraire). C’est bien le cas pour le livre de Dubuffet-Novarina : on retrouve tous ces éléments (les lettres, un entretien, les textes de Dubuffet sur Novarina, les textes de Novarina sur Dubuffet, les œuvres que l’un offrit à l’autre et inversement) classés chronologiquement.
 
D’où vient cet intérêt majeur que vous portez à Jean Dubuffet ?
 
Dubuffet est fascinant de bout en bout : une œuvre ô combien originale qui jamais ne s’est enfermée dans un style (je ne vois que Picasso qui ait eu un tel élan), se remet sans cesse en question, cherche tout le temps. Et c’est aussi un grand écrivain (je dis bien écrivain, pas simplement auteur d’essais remarquables sur la création), et l’inventeur de l’Art brut qui est une des plus belles découvertes du XXe siècle.
 
Ces correspondances éclairent sa peinture et ses dessins ?
 
Bien sûr, on y voit là toute la rigueur éthique et l’incroyable travail qui ont permis à son expression plastique de devenir œuvre.
 
La matière des mots et des toiles résonne dans ces deux ouvrages, c’est une belle surprise pour le lecteur, une belle découverte. Un surgissement qui semble venir de très loin. C’est venu dès le début ou c’est apparu à mesure que les livres se construisaient ?
 
Ce projet de livre Dubuffet-Novarina est en fait ancien, bien antérieur à la création des éditions L’Atelier contemporain. Il se trouve que l’œuvre de Valère Novarina me fascine depuis longtemps et que j’étais tombé par hasard (dans la revue Flash Art) sur un entretien qu’il avait réalisé avec Dubuffet : entretien si passionnant que je me suis dit d’emblée qu’il fallait le rééditer. Puis j’ai vu un jour dans un collectif qui lui était consacré (paru chez José Corti) quelques lettres échangées avec Dubuffet. Je me suis donc dit qu’il y avait une piste à suivre. J’ai donc mené l’enquête seul, avec l’accord de Novarina mais sans sa participation (il a découvert le livre une fois imprimé sans rien connaître du sommaire et des documents publiés !), je suis allé à la Fondation Dubuffet, à la collection de l’Art brut à Lausanne et j’ai retrouvé là-bas tout ce qui a constitué (textes et images) le livre.
 
 
 
Vous avez également publié un dialogue entre Yves Bonnefoy et Gérard Titus-Carmel, pour les mêmes raisons ? et plus récemment le regard porté toujours par Yves Bonnefoy sur Alexandre Hollan, un cheminement, où le poète note et c’est décisif si je puis dire : « On sait beaucoup de l’œil, et peu du regard… Car regarder, pour lui, c’est rejoindre ce point à l’intérieur de ce qu’il regarde, d’où l’être propre de cet objet, de cette existence, s’élance, s’unit à sa figure visible… »
 
Ce livre est d’une conception plus « classique » (les textes de l’un sur l’autre et vice versa), mais il met à jour combien ces deux artistes, ces deux intellectuels ont eu une pensée commune et agissante – d’où ce beau titre trouvé par Bonnefoy, Chemins ouvrant. Et Bonnefoy interroge le regard quand il écrit sur la peinture d’Alexandre Hollan : son approche nous interroge donc tous, que nous soyons sensibles ou non à l’œuvre d’Hollan ; ces démarches (celle du peintre et celle de l’écrivant-sur-la-peinture) nous ramènent à l’essentiel, à la base dans l’art : le regard que nous portons sur le monde.
 
 
 
Vous avez également publié deux ouvrages sur Bonnard, « Observations sur la penture » et « Les exigences de l’émotion », deux livres de propos, de réflexions et de lettres de Pierre Bonnard. Que représente ce peintre pour vous et ce qu’il écrit de son travail ?
 
L’évidence. La simplicité. L’humilité. La sensibilité. La générosité. Et voilà un artiste profondément novateur sous des apparences tranquilles – beaucoup plus moderne que beaucoup qui ont souhaité l’être !
 
La langue et la matière, autrement dit les mots, les phrases, des poésies se conjuguent aux dessins, aux toiles, aux couleurs dans ce que vous publiez, là aussi c’est une profonde volonté de mettre les créateurs face à face ?
 
La littérature peut très bien se passer de dessins qui l’accompagnent bien sûr, mais quand une « association » réelle existe c’est un vrai bonheur, comme si on inventait une potentialité de lecture supplémentaire sans gêner l’approche première. Et puis les livres « illustrés » sont plus beaux que ceux uniquement composés en typo ; je ne méprise pas du tout l’aspect « décoratif ».
 
Vous attachez une grande importance à la forme des livres que vous publiez, choix de la couverture, de la maquette, grande attention à la forme, qualité du papier et de l’impression tout en restant très accessibles par leur prix de vente, c’est essentiel ?
 
Oui : un livre est un objet. Et pour (presque) le même prix on peut faire un bel objet ! J’ai envie, besoin même, de m’entourer de beauté (c’est évidement subjectif) – c’est le goût du travail bien fait aussi, tout simplement. Et nous vivons aussi une époque de « dématérialisation » – alors à partir du moment où on décide de produire du matériau, eh bien il nous faut assumer ce matériel, le mettre en forme de façon pour le moins agréable (on sait aussi depuis longtemps qu’une belle typographie, de belles mises en pages, facilitent la lecture.)
 
Comment se construit un « catalogue » comme celui de L’Atelier contemporain ?
 
De la curiosité, beaucoup. Des recherches. Je sollicite beaucoup les auteurs, la plupart des livres naissent de mon initiative. Il y a des artistes que j’aime, j’ai envie qu’existent donc des livres sur leurs œuvres, ou que nous travaillons ensemble à la réalisation de quelques projets, pareil pour les écrivains. Mais j’essaie, tout en étant fidèle à des démarches qui m’importent, de toujours ouvrir le catalogue, ne pas demeurer dans mon petit réseau.
 
Il y a de « grands absents » que vous souhaiteriez inviter dans votre Atelier ? Peintres, dessinateurs, architectes, poètes, écrivains ?
 
Je n’ai pas le temps d’avoir de regrets, j’ai trop de projets à mener ! Et je suis de caractère déterminé, tenace : j’ai décidé « d’avoir » quelques créateurs, alors je me dis que je les « aurai », même si cela doit prendre des années ! (disant cela je vois bien tout le ridicule qu’il contient en lui…)
 
L’art contemporain que vous « exposez » nous semble très éloigné de celui qui aujourd’hui se conjugue à la finance, un art d’aujourd’hui, mais éloigné de l’art « à la mode » chez les galeristes et certains musées ? C’est un choix, une volonté, une éthique ?
 
 
 
 
L’art contemporain, très largement, ne m’intéresse pas. je peux dire que je m’en fiche totalement. Mais il y a des exceptions bien entendu, quelques artistes dits « contemporains » m’intéressent, ils sont rares. Non, moi j’aime la peinture, le dessin, la sculpture, la photographie ; je n’aime pas l’art contemporain.
 
Quels sont vos projets pour les mois qui viennent ?
 
Tout d’abord trouver les moyens pour que la maison d’édition puisse continuer à exister : les ventes sont trop faibles pour équilibrer les comptes. Je suis sidéré, et attristé, de voir combien nous sommes peu nombreux, dans le fond, à nous intéresser à l’art, et comme il y a de moins en moins de lecteurs. La période que nous vivons est très difficile pour les créateurs, partant pour ceux qui comme moi essaient d’être des passeurs.
Ceci dit, j’ai beaucoup de projets : la plupart sont inscrits dans la démarche initiale de la maison – publication d’écrits d’artistes (il y aura des livres de Pierre Buraglio, Monique Frydman, Gilles Aillaud, Jean-Pierre Pincemin, Farhad Ostovani, Pierre Tal-Coat…), publication d’essais sur l’art dans cette veine d’approches littéraires (par Nicolas Pesquès, Anne de Staël, Jean-Louis Baudry, Claude Dourguin, Pascal Dethurens…), édition de monographies (sur Jean Claus, Jérémy Liron, Jean Rustin, Leonardo Cremonini…), la collection « & » (Michel Butor & Jean-Luc Parant, Pierre Matisse & Joan Miro, Henri Matisse & George Besson, Leonardo Cremonini & Marc Le Bot…). Mais j’espère mener aussi des projets plus particuliers : édition des « 2587 dessins pour Le Drame de la vie » de Valère Novarina, des « livres de raison » de Marc Desgrandchamps, des « carnets de plage » d’Alexandre Hollan, etc. Et puis la littérature, où je tiens à suivre des auteurs « maison » : Odile Massé, Christophe Grossi, Bruno Krebs, entre autres. Si tout va bien je vais publier un livre inédit, un chef d’œuvre, de Jean-Louis Baudry : Les Corps vulnérables, livre aussi exceptionnel par sa taille : 1200 pages…
 
Philippe Chauché
 

samedi 10 septembre 2016

Didier Ben Loulou dans La Cause Littéraire

 




 
 
Rencontre avec Didier Ben Loulou – l’écrivain-photographe et le photographe qui écrit – au tout début du mois de juillet à Arles, à l’occasion des RIP (les Rencontres Internationales de la Photo), puis le dialogue va se poursuivre entre Avignon et Jérusalem à propos de Israël 80’s, Éditions La Table Ronde, octobre 2016 ; Chroniques de Jérusalem et d’ailleurs, Éditions Arnaud Bizalion, Marseille 2016 – didierbenloulou.com
 
Tout est toujours une question de regard, de juste regard, et de place, de juste place, le photographe vérifie à chaque image d’Israël 80’s ces principes. Nous sommes à Tel-Aviv, à Nazareth, Jaffa, Jérusalem, des visages d’anonymes s’offrent à nous, en noir et blanc, sous le soleil, la pluie, dans une rue, sur une plage, dans un café, comme des traces des éblouissements de la vie en mouvement d’une nation.
« La chose la plus difficile à apprendre : la sensation ».
 
La Cause Littéraire : Didier Ben Loulou, deux livres sont au centre de votre actualité artistique, « un livre d’images », « Israël Eighties » (La Table Ronde), et un récit « Chroniques de Jérusalem et d’ailleurs » (Arnaud Bizalion Éditeur). Pourquoi avoir fait se rencontrer ces textes, ces chroniques et ces photos, l’image, « quelques images d’une vie… ne montrer que ce qui vient directement de l’autre rive et inspire en profondeur » écrivez-vous en ouverture de vos Chroniques ? Le livre d’images fonde-t-il le récit des Chroniques ?
 
Didier Ben Loulou : Étrangement, ces deux ouvrages se trouvent aux deux extrémités de ce que j’ai pu éditer jusqu’à présent. Le premier est un livre de photographies en noir et blanc qui datent de mes débuts de photographe et de ma vie en Israël ; le second, un recueil de textes, qui rassemblent des notes de travail, des réflexions sur mon quotidien à Jérusalem, mes démarches, mes projets, mes voyages, des rencontres, des souvenirs, etc. Jusqu’à présent je n’avais rien publié de tel. C’est une manière d’aller revisiter mes archives de photographe ; pour les Chroniques, de mettre en mots mon existence avec ses passions, ses choix, ses quêtes mais aussi, probablement, ses échecs. Par ailleurs j’aime bien entendre la voix des peintres, des photographes quand ils savent se raconter, bien que ces tout derniers soient plutôt rares. Il m’a semblé important, sans que je sache dire vraiment la raison de ce besoin, de sortir ces Chroniques et mon livre Israël 80’s presque simultanément ou à quelques mois d’intervalle. Pour le deuxième, il s’agit de raconter en images ce qui fut une sorte de road movie à travers Israël, j’avais à peine vingt ans, et pour l’autre de compiler toutes ces notes écrites dans des petits carnets sur plus cinq ans. Sans date ni chronologie qui soit respectée, ces Chroniques nous entraînent d’une île des Cyclades jusque dans la vieille ville de Jérusalem ; il y est autant question de ma pratique de la photographie que de méditations sur la mémoire juive, des rapports complexes entre littérature et images, ou de mon dialogue avec la nature, ou encore de mon expérience de la violence, des relations mortifères qu’entretiennent religion et fanatisme. On erre dans ces textes, comme on erre dans la vie, un peu comme quand les pensées se juxtaposent, se chevauchent… rien n’est vraiment linéaire…
 
D’où cette passion de l’image, des images, vient-elle ?
 
Je n’ai pas de passion pour les images en général, seulement pour certaines d’entre elles, pour la peinture en particulier. En revanche j’ai un besoin presque physique des textes, de la chose littéraire. La photographie m’apparaît moins centrale. Pourtant je continue de travailler sur des projets qui se réduisent à des presque rien, disons que je ne cherche plus l’exaltation du sujet, avec le temps s’est installée chez moi une vision plus minimaliste, comme celle de photographier des lettres carrées (Mémoire des lettres, La Table Ronde), des livres abandonnés sur des stèles dans de vieux cimetières juifs en Galilée, la beauté de la nature, les saisons, une ombre, une pomme de pin, un feu de broussaille. Nous sommes envahis par les images, un flux continu se déverse via Internet etc., alors il est très difficile de ne pas se laisser distraire. Peut-on encore méditer comme jadis on le pouvait devant un tableau de Claude Lorrain ? J’en doute.
La photographie a été longtemps le support d’un besoin de témoigner d’une vision que je souhaitais très personnelle, en travaillant sur le traitement de la couleur, en construisant une image très serrée. J’ai mené des projets, comme à Jérusalem ou à Athènes, avec cette volonté de dénoncer ce monde de bruit et de fureur, mais aussi en creux, évidemment, celle de détailler mon propre parcours, ma simple existence d’humain. Les Chroniques d’une certaine manière viennent raconter comme en voix off toutes ces quêtes, ces égarements, ces questionnements.
 
 
 
Vous notez dans vos « Chroniques », que ce qui vous occupe c’est la recherche d’un certain ascétisme dans le travail, pas dans la vie. Effectivement vos photographies en témoignent !
 
Désormais, je cherche dans mon travail la simplicité, quelque chose de plus immatériel qu’auparavant. Disons que je suis moins mû par cette tension que suscite l’état du monde. J’attribue une plus grande place au voyage, au hasard, aux rencontres. Je souhaite réagir différemment au réel. Ma recherche se fait plus proche d’une représentation mentale, antinarrative ou pour le dire autrement elle s’éloigne du simple document. « Nul ne témoigne pour le témoin », disait Paul Celan, il faut parfois toute une vie pour comprendre que ce qu’il faut atteindre, c’est plus ce noyau dur, intérieur de notre être. Je cherche moins à me coltiner à l’horreur du monde, disons littéralement à sa folie. Je m’abandonne à une tout autre forme d’observation qui implique un peu plus de complexité, de mystère. Il ne s’agit plus d’enregistrer de « l’événement », de me positionner en témoin, comme j’ai pu le faire par exemple avec les migrants au Pirée (Athènes, éd. La Table Ronde, 2013), ni de me laisser enfermer dans la vieille ville de Jérusalem, ni de montrer ces visages abîmés par la violence et la guerre, mais de me faire plus attentif à de petites choses plus énigmatiques, humbles, rudimentaires. J’éprouve le besoin de laisser venir à moi des sortes d’épiphanies visuelles. Or cela contraint à une forme d’ascétisme, de recueillement, à approfondir sa contemplation, à être attentif d’une autre manière, sans chercher l’extase bienheureuse et ses minuscules impressions immédiates, à travailler à partir d’autres modalités comme l’invisible, l’indicible, le silence.
 
Vous n’êtes pas journaliste, vous êtes un témoin, mais un témoin très présent, actif. Choisissez-vous ce que vous photographiez et ce qu’ensuite vous voulez montrer, ou le hasard a-t-il son rôle dans cette aventure ?
 
Je n’ai jamais fait partie d’une agence de photographes. J’ai préféré travailler loin de tout groupe, de toute influence extérieure, flânant, divaguant, arpentant mes lieux en solitaire et à ma manière. Je n’admire pas particulièrement l’héroïsme du photoreporter qui impose une imagerie de circonstance avec tous ses poncifs, devenant souvent la caricature de lui-même. Je préfère autrement plus la trajectoire d’un photographe qui serait un auteur, n’imposerait rien, tout à la fois dans la réalité et sa fragilité, et qui s’y abandonnerait autrement. Par ailleurs, je suis une espèce de sauvage qui entretient des rapports faciles avec les gens mais qui a un fort besoin de s’isoler.
Pour revenir à cette notion de témoignage, et à Jérusalem, ce lieu dont chacun suppose qu’il y puise ses origines, que quelque chose là-bas lui appartient, j’y ai travaillé comme nul autre pendant plus de quinze ans. Cela m’a obligé à prendre certains risques, en pleine Intifada, avec la violence quotidienne, les attentats, cette haine mais aussi la beauté de cette ville liée à ces moments de grâce qui se retrouvent comme distillés à l’intérieur de mon livre Jérusalem (Éditions du Panama, 2006). Oui j’ai témoigné comme un journaliste en apparence, mais en donnant une autre dimension à mon travail, en le plaçant dans de tout autres perspectives, en tenant compte de ce rapport poreux entre le sacré et le profane, de l’éruption violente des corps placés dans la dimension religieuse quand elle devient pur fanatisme, ou encore de l’enfermement, de la notion de frontières invisibles entre les époques et les lignes de séparation ou de démarcation à l’intérieur même des différents quartiers de la vieille ville. Ce que j’ai tenté de faire, c’est de m’approcher au plus près de ces mythes fondateurs, tel l’épisode du sacrifice d’Abraham, et de constater la manière dont ils agissent toujours sur ses habitants. En cela, Jérusalem a été pour moi une sorte de microcosme d’exploration. Je n’ai cessé de réaliser une photographie qui tend moins à la représentation, qu’à l’identification des choses. Les visages croisés alors disent la peur et l’attente, mais aussi le désir. Parce que la vie a toujours le dessus sur la grande histoire. Une petite fille sur sa balançoire l’emporte sur la fureur du monde. Jérusalem pour moi ressemblait à l’image d’un volcan crachant par intermittences sa lave incandescente sur ses pentes jusque dans « les territoires » et sûrement plus loin encore. Dans sa préface à Bleu du ciel, Bataille se demande : « Comment peut-on perdre du temps sur des livres à la création desquels l’auteur n’a pas été manifestement contraint ? » Je ne cesse de photographier par manque de choix et sous la contrainte des lieux où je vis et des êtres que je croise dans mon quotidien, seule cette folie m’a obligé à œuvrer durant ces quinze ans (1991-2006) sur cette ville.
 
 
 
Vous vous êtes installé fort jeune en Israël, témoin privilégié de l’aventure des kibboutz, puis vous y avez fait « souche », et depuis vous n’avez cessé de photographier les villes, Jérusalem, Jaffa, Tel-Aviv, en privilégiant des anonymes, des marchands, juifs, palestiniens, et chrétiens, des traces, des pierres, des stèles « qui jettent un pont entre le passé et l’aujourd’hui ». Peut-on dire qu’ainsi vous embrassez une histoire commune, la naissance d’une nation ?
 
Je ne connaissais pas l’hébreu et ignorais quasiment quel était ce pays. J’avais laissé derrière moi Paris, une enfance tranquille, des études. Je n’étais qu’un jeune citadin qui aimait les livres et l’art, et qui s’est retrouvé à cueillir du coton en plein cagnard et à bosser dans des hôtels pour survivre. J’avais 20 ans. Il y eut des rencontres, la lumière.
À l’époque, j’ai vécu au kibboutz puis à Tel-Aviv. Chaque fois que je le pouvais je photographiais, dans les bus, les gares routières, les villes, sur les routes : des visages, la campagne, les plages, des filles. Je marchais dans la poussière de l’été. Je me souviens de la rue Rupin à Tel-Aviv, grâce aux images. Elles ont dormi durant trente ans dans l’appartement parisien de mes parents, attendant que je les retrouve. Les planches-contacts sont pareilles aux petites fleurs dans la tasse de thé de Proust, ne demandant qu’à éclore. Réminiscences, images d’hier certes, mais d’abord des documents, entre 1981 et 1985, après il n’y aura plus que la couleur pour moi. De Jaffa à Jérusalem, d’Athènes à Marseille, de Palerme à Tanger, autre longue errance… Ce fut une véritable expérience de côtoyer et d’écouter ces vieux pionniers qui avaient quitté tout jeunes Vilnius ou Varsovie pour travailler la terre et créer « un nouveau juif », cette sorte d’ethos qui devait être tout le contraire évidemment de ce juif de diaspora : « ce travailleur manuel, agriculteur et soldat ». J’éprouve quant à moi une affection singulière pour les millénaires qu’a arpentés le judaïsme diasporique… Je pense en particulier à Rachi, à Kafka, à Walter Benjamin, à Saul Bellow, à Albert Cohen ou à Edmond Jabès, je me permets cette parenthèse parce que nous sommes dans La Cause Littéraire… Il m’était donc important de comprendre ces parcours, de prendre le pouls de ce pays (encore tout jeune puisque nous étions en 1981), et c’est à ce moment-là que j’ai décidé de commencer à photographier. C’était certainement aussi une façon d’apprivoiser ce que je découvrais. Je photographiais mon quotidien, le simple réel. Ces images racontent un moment de ma vie mais elles sont aussi, j’en suis certain rétrospectivement, un magnifique document laissé sur ce pays.
 
Vous avez rencontré des témoins de cette nation, et notamment Benny Lévy, co-fondateur de l’institut d’études lévinassiennes, lieu hautement symbolique pour la pensée juive, la langue et le verbe. Quel souvenir en gardez-vous ?
 
Je ne suis pas certain que Benny Lévy fut comme vous le dites un témoin de cette nation, son aura touchait exclusivement le milieu intellectuel francophone, rien à voir avec la figure par exemple d’un Amos Oz, j’entends bien entendu vis-à-vis de la société israélienne. J’ai suivi ses cours et séminaires pour doctorants sur « Dieu et la philosophie » en candidat libre, au moment où je travaillais sur une série autour de visages sans qu’on sache précisément s’il s’agissait de juifs, de chrétiens, ou de musulmans, le tout réalisé en vieille ville de Jérusalem (Sincérité du visage, texte de Catherine Chalier, Filigranes Éditions). Benny Lévy avait un esprit remarquable. Le mieux est de lire le magnifique témoignage de sa femme Léo Lévy (A la vie, Editions Verdier). Je n’étais qu’un élève faisant partie de ce « public bariolé, passionné, qui venait écouter le petit homme en noir ». Benny Lévy était un génie comme je n’en ai rencontré que deux ou trois dans mon existence.
Il y a évidemment aussi toute la littérature hébraïque moderne que j’ai découverte au tournant des années 1980. Je pense à l’œuvre quasi proustienne de David Shahar que j’ai eu la chance de croiser, injustement oubliée, ou à celle d’Aharon Appelfeld ou encore au poète Yehuda Amichaï, avec qui j’ai fait un livre A touch of Grace avec le Museum of the Seam à Jérusalem, au poète d’origine marocaine Erez Biton, non traduit en français. J’aime par-dessus tout Agnon et son chien, Balak. J’aime ceux qui ont su puiser dans leur héritage une vision du monde sans s’interdire de s’ouvrir à l’autre.
 
Dans « Israël Eighties », vous faites se rencontrer des enfants jouant sur un canon à Bat-Yam, un jeune juif orthodoxe aux trois chapeaux superposés, trois jeunes filles à la plage aux tenues très légères, des joueurs d’échecs sur le sable. Comment la sélection des photos aujourd’hui publiées s’est-elle opérée ? Pour vous quelles traces, quels souvenirs et peut-être quel imaginaire portent-elles ? Elles sont toutes en noir et blanc, en gris et noir, et vous dites du noir « qu’il densifie, envoûte, cerne ». Étiez-vous parfois envoûté par vos « personnages » ? Les visages que vous photographiez et que l’on découvre dans l’album « Israël Eighties », sont souvent empreints de gravité, comme s’ils étaient sous « tension »…
 

 
 
Comme je vous le disais, tout le matériel d’Israël 80’s a dormi trente-cinq ans dans l’appartement parisien de mes parents sans que je m’en préoccupe. Il fallait attendre le moment opportun pour revoir toutes ces planches-contacts. Le corpus de ce travail est composé d’instantanés, d’images réalisées à l’arrachée au 135, sur le vif, bras tendu, montrant les villes traversées, les gares routières, des rencontres, etc. L’autre jour le photographe Bernard Plossu à qui je montrais mon livre à Arles me disait c’est superbe, c’est ton « voyage mexicain à toi ». On est jeune, candide, on se promène et on photographie un pays qu’on ne connaît pas vraiment. On le saisit par le biais de l’appareil. On découvre avec étonnement, bonheur, amertume, mais aussi sensualité, la vie, la rue, les villes, les visages d’une nation dont on ne comprend pas grand-chose. Israël l’air de rien est un immense bordel plein d’énergie, et c’est ce flux-là précisément que j’ai voulu capter dans mes images. Il y a des sortes d’arrêts sur image : un homme déjà âgé vu de dos qui traverse une rue, représentant une sorte de passé européen, un juif orthodoxe qui porte trois chapeaux et qui se retrouve malgré lui comme entravé dans une surenchère d’interdits ou de lois plus kafkaïennes les unes que les autres. Il n’y avait pas eu encore les deux Intifada. Il n’existait pas alors ces énormes disparités entre riches et pauvres, l’extrémisme religieux, reléguant les femmes à l’intérieur de je ne sais quel statut digne du Moyen Âge, cette course au consumérisme, la corruption, le cynisme, l’opportunisme d’une certaine classe politique dont la moitié est en prison. Il ne s’agit pas pour autant d’être nostalgique, c’était aussi une autre époque, plus spartiate, rude, fruste.
Je raconte ma propre histoire, mes doutes, mon émerveillement, mon attachement à ces êtres dont j’ai entendu des tranches de vie, comme ce voisin à Tel-Aviv rescapé de la Shoah ou ces vieux Marocains ou séfarades qui ont vécu le racisme, la discrimination dans ces villes de développement aux confins du désert du Néguev ou à la « périphéria » comme on dit en hébreu, une politique mise en place par une gauche qui en paye encore le prix aujourd’hui. Je découvrais une société avec ses contradictions, mais on jouissait surtout à l’époque de cette immense liberté de circuler comme on l’entendait dans toutes ces villes et territoires palestiniens sans se sentir inquiété. Les choses ont malheureusement bien changé. Le pays est sous tension à cause de l’environnement régional ; la moindre erreur d’analyse peut lui être fatale, d’où probablement cette tension, parfois une certaine gravité.
 
Vous écrivez que vous faites des « photographies en les dressant contre la nuit qui vient ». Une nuit qui frappe Israël au cœur ? Une nuit de terreur ? Comment d’ailleurs vit-on dans une ville où se multiplient les attentats terroristes ? Les images et les mots peuvent-ils sauver ou pour le moins protéger de cette fureur ?
 
Quand je suis allé en Inde il y a quelques mois, au cours d’un vol intérieur un type avec qui je discutais de choses et d’autres dans l’avion m’a demandé si les juifs croyaient en Jésus, ça permet de relativiser, non ? Il faut savoir parfois se défaire de toute tentation ethnocentrique pour mieux saisir l’état du monde, s’ouvrir au plan macroscopique si je puis dire… Nous sommes arrivés à un point de rupture, je pense en particulier aux problèmes écologiques auxquels je suis très sensible, je ne parle pas de l’islamo-fascisme, de cette terreur radicale, de la folie qui balayent des régions entières avec leurs épurations ethniques, l’Occident devrait avoir honte d’avoir laissé les chrétiens d’Orient se faire massacrer, tout est devenu terrifiant et diabolique, une nuit s’installe crescendo par petites secousses, il faut s’y préparer. Je ne crois pas que cette fureur puisse être combattue par la seule culture, l’éducation. On le sait depuis le nazisme, car on pouvait jouer des fugues de Bach à Auschwitz et exterminer chaque jour des milliers d’hommes. La photographie est à ma propre échelle, et je le dis en toute humilité, une manière solitaire et solidaire de résister à cette nuit qui vient. J’ai été le témoin de beaucoup d’attentats à Jérusalem. Des connaissances en sont mortes. Il est très difficile alors de ne pas sombrer dans la haine, la folie, l’extrémisme, la vengeance ou de ne pas appliquer « la loi du talion », comme on le dit par euphémisme. Heureusement il y a des moments de tranquillité, la beauté de cette ville sans pareille, sa richesse intellectuelle, ses rencontres rares, sa lumière et malgré tout l’espoir.
 
 
 
L’an passé, à Arles, vous présentiez quelques photos d’une famille chrétienne, que vous avez accompagnée, de grands formats rouges, saisissants. Vous photographiez souvent des religieux. Est-ce simplement pour montrer ce que vous voyez, pour témoigner, ou pour vous imprégner de ce qu’ils sont, de ce qu’ils ont à dire de la terre et du Livre ?
 
C’est un travail que j’ai mené, en effet, avec une famille chrétienne, originaire de Jaffa durant tout l’été 2003 au fond d’une cour en vieille ville. J’ai voulu m’approcher au plus près de leurs corps, en les suivant dans ce rapport à l’intérieur duquel la conscience et l’histoire, la lenteur et la folie s’allient pour dire l’étendue de la perte. Ce que je recherchais dans les images que je fis de cette famille (Ibrahim, Geneviève, Thérèse, aujourd’hui disparus), de leurs enfants, c’est un point mobile entre passivité et sensation, hypnose et tension.
Il y a un danger propre à la photographie qui n’a rien à voir avec le reportage. L’écart est ailleurs et toujours silencieux. J’ai voulu évoluer avec eux au cœur de cette cour antique où sur la surface des murs de salpêtre glissaient leurs ombres. Tout en eux trahissait la solitude, une grâce frémissante et enfantine. Visages d’une fratrie palestinienne détruite, étrangère à la Palestine, à Israël, abîmée, maudite et insoumise à tout. Rien d’autre que ce huis clos faulknérien, face au sacré, à la sainteté de la ville. C’étaient des êtres marginaux : une meute familiale à l’intérieur de laquelle chacun cherchait à échapper à l’autre, à son environnement, au monde, à l’Histoire.
 
 
Vous avez beaucoup voyagé avec vos appareils photo, récemment en Inde. Qu’est-ce qui vous décide à aller ici ou là ? Vous écrivez que photographier c’est « sortir du temps, le court-circuiter ». Pouvez-vous nous en dire plus ?
 
Probablement la simple curiosité, ce besoin d’aller voir ailleurs où j’en suis, sans compter les résidences quand j’ai la chance d’en obtenir. C’est à chaque fois une remise en question, comme ce séjour à Athènes (2006-2009) où, fidèle à mes habitudes, j’ai refusé de travailler dans l’immédiat et l’urgence. Après Jérusalem, il m’a fallu arpenter ce haut lieu de civilisation, en y dénichant les restes de l’Arcadie ancienne tout en les confrontant à la modernité. Pollution, délabrement, crise économique, immigration de masse deviennent les véritables enjeux d’une mise en perspective entre ruines d’hier et territoires d’aujourd’hui sur lesquels vivent et travaillent des populations d’immigrés et des clandestins que côtoient les Roms. À Marseille, j’ai eu la chance d’obtenir une résidence au cours de l’année 2012-2013. Après avoir longuement travaillé à Jaffa, Jérusalem, Palerme et Athènes, j’y poursuivais une errance qui m’a conduit à arpenter certaines grandes villes méditerranéennes. La Méditerranée est une région si chargée de mémoire que chaque étape est l’occasion d’y développer un thème : le sacré, les frontières, l’origine et l’écriture à Jérusalem ; l’exil des uns, l’abandon et le retour des autres à Jaffa (Jaffa, la passe, texte de Caroline Fourgeaud-Laville, Filigranes Éditions) ; l’immigration de masse, les clandestins, les Roms et la pauvreté à Athènes ; le métissage, les mutations de populations, mais aussi les paysages, les calanques si belles autour de Marseille. Quant à l’Inde, je m’y suis rendu grâce à une fondation qui souhaitait me faire travailler dans un orphelinat. Le monde que j’y ai découvert m’a profondément décentré.
Pour revenir à votre question, la photographie aura aussi été, paradoxalement, ce moyen de sortir du temps, de le court-circuiter, en inscrivant mes images non dans une continuité, une linéarité, mais au contraire dans une dilatation me donnant accès à une rêverie, un flottement dans ce temps insaisissable. Si je prends les deux, trois mille tirages que je dois avoir faits en trente années de pratique photographique, je vois l’ensemble de ces séries comme l’affirmation d’un seul et même temps, d’une seule et même jubilation, d’une seule et même quête. Ces photographies me racontent, comme si ma vie en elles, se déployait, se recomposait, alors même qu’elles revendiquent leur propre autonomie.
 
 
 
Et demain c’est toujours Israël, avec de nouveaux projets ?
 
Comme je vous le disais, au lendemain de la deuxième Intifada, j’ai essayé de laisser loin derrière moi le tumulte de la violence en me livrant à un travail photographique en apparence plus âpre et sévère dans de vieux cimetières juifs des environs de Jérusalem et en Galilée. Je me suis aventuré sur ces collines arides, y découvrant des stèles oubliées, des fragments de textes ou des livres abandonnés, autant d’indices à déchiffrer que de signes invitant à réfléchir sur toute vie appelée à disparaître. CetteMémoire des lettres a nourri mon imaginaire. La lettre hébraïque entretient depuis la nuit des temps une relation silencieuse avec le désert de Judée. J’ai arpenté ces lieux où vécurent les prophètes de la Bible. Je poursuis depuis des années ce travail qui n’intéresse personne, ou presque, développant des séries à l’intérieur de ce corpus. Ce sont des images que je veux poétiques, patientes et lentes. J’espère qu’elles tentent de nous donner à voir un peu de l’invisible. Parallèlement, je poursuis ce long périple autour de la Méditerranée, creusant ainsi la notion d’errance, au risque de confondre villes et paysages. Il y a beaucoup de choses que j’aimerais faire. Cela hélas demande des moyens, si je décide de passer une année au Maroc pour y photographier les traces de sa mémoire juive ; ou de voyager sans rencontrer de difficultés financières autour de la Méditerranée, là où c’est encore possible…
 
 
Philippe Chauché
 

mardi 6 septembre 2016

Michel Bernard dans La Cause Littéraire




" Les yeux des amateurs s’étaient rafraîchis à ce vert où baignaient les regards. Son flot débordait le cadre et persistait sur la rétine. Les gens en parlaient encore sur le trottoir et jusque chez eux. Ils appelaient l’œuvre non par sa désignation dans le catalogue officiel, mais par ce qui, en elle, les avait émerveillés, l’accessoire et sa couleur, la robe verte ».

Deux remords de Claude Monet est un roman de l’amitié, Frédéric Bazille, Renoir, Clémenceau. Un roman de l’amour, Camille – son intuition du monde, Monet, sur bien des points, la devait à Camille –, un roman des fleurs et des arbres, des saisons et de la couleur, de la forme, du mouvement, de la joie de peintre sur le motif, Camille et les fleurs. Au cœur de ce roman léger et vif, les deux guerres, celle qui verra mourir l’ami, le peintre Bazille sous les feux des Prussiens, et celle qui était revenue battre de son sanglant ressac le sud de la Picardie, lécher les bords de l’Oise à Compiègne et les forêts du Valois au-dessus de la vallée de l’Automne.
Entre ces deux guerres, il y aura eu des toiles, tant et tant de toiles, l’Angleterre, et une certitude – la même que celle de Picasso – nous faisons de grandes et belles toiles, notre art unique saute aux yeux, le temps joue pour nous, et il jouera pour Monet comme pour Picasso. Entre temps, les huissiers joueront les fâcheux dans la vie du peintre, avant que le temps ne lui donne raison contre ses créanciers. Il y aura la douleur, la mort qui s’invitera, ne cessera de roder et de frapper, puis un autre soleil, d’autres couleurs, d’autres volumes, d’autres formes sur la toile. La peinture sauve, les couleurs sauvent, les nymphéas aussi, et la passion délivre du mal et de la folie, même lorsque la vieillesse fait trembler la main et douter de la précision de son regard.
 
« Quand, dans la lumière du matin, son regard avait trouvé le paysage qui lui plaisait, la rivière bleue aux vibrants reflets blancs, les arbres émeraude aux ombres violettes, l’ocre de la maison du garde-barrière, il s’asseyait, mâchait un brin d’herbe en imaginant ce qui, aux limites de la toile, serait le bord des choses, puis commençait à peindre ».
 
Deux remords de Claude Monet est un roman français, un roman de l’aventure de la peinture française – à chaque siècle la sienne –, un roman de la guerre, des guerres qui ont ravagé les corps et les âmes, la Commune et la Grande Guerre. Roman d’une révolution qui a frappé l’Académie, et les assis du Salon de Paris, son nom : l’Impressionnisme. Révolution multiple, à chaque peintre la sienne, pourrions-nous préciser. Ils sont là, plus vivants que jamais : Monet, le mystérieux Cézanne, Renoir, Pissarro, l’ami Sisley, Bazille. Ils se croisent sous l’œil attentif du maître des Femmes au jardin. Le peintre ne cesse de penser à Bazille, ce camarade à l’œil clair et à la main sûre, un artiste. En exil, Monet a échappé à la guerre, puis il a retrouvé Paris et ses jardins d’hiver, ses saisons, ce printemps dont il se réjouit. Les jardins, autre passion du peintre, il va les penser comme un tableau, par touches et couleurs, aplats et volumes, pour donner à chaque fois une grande et belle place à la lumière, comme dans ses tableaux. La lumière vient des modèles, des courbes, des tissus, et du regard du peintre naturellement, que l’on pense à cet autoportrait de 1917. Ce que rend brillamment ce roman.
 
« Le tableau était admirable, un chef-d’œuvre de l’art français, les robes, les roses, la grâce des jeunes femmes, expression parfaite d’une relation au monde lentement élaborée, merveilleusement épanouie ».
 
Deux remords de Claude Monet est enfin l’histoire de ce tableau qui est aujourd’hui au Musée d’Orsay,Femmes au jardin, 1866, Camille inonde la toile de sa lumière douce et profonde. L’histoire aussi de deux autres toiles, Camille sur son lit de mort, mais aussi Camille, ou La Femme à la robe verte, et enfin Le Déjeuner sur l’herbe. Ces toiles immortelles habitent le roman, elles le traversent et donnent au style de Michel Bernard cet apaisement, cette clarté lumineuse du style, cette manière qui fait trembler la matière romanesque, comme une fleur de nénuphar sous un vent léger. Monet vivant, d’évidence ! L’auteur s’est avec élégance admirative glissé dans sa vie, entre les couleurs, les fleurs, les exils, les saisons, les amours et les drames, et c’est une belle, très belle réussite.
 
Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/deux-remords-de-claude-monet-michel-bernard

dimanche 4 septembre 2016

Nicolas Idier dans La Cause Littéraire


« Le calme est revenu. Tu ne sais pas où tu te trouves. Derrière ton grand front dégagé qui déjà a pris la couleur de marbre, de petites rivières de sang débordent de leurs lits habituels. Le vacarme des sirènes de police est remplacé par un vent, un vent très frais qui te soulage enfin de cette température de fournaise. Des vers de Haizi montent depuis le sol, comme la mauvaise herbe qui perce le bitume.
Le vent, si beau / Vent léger, si léger et si beau / Mère nourricière du monde naturel, si belle / L’eau, si belle / L’eau… / Seul au monde, et toi / Comme il est bon de parler ».
 
La Chine nouvelle, celle du marché de l’art, du rock and roll, des éclats et des clameurs, celle de la présence de Mao et de la Révolution Culturelle, celle de la poésie vivante et vivifiante, attendait son roman, le voici. Nouvelle jeunesse est le roman de cette ardente jeunesse chinoise, de nouveaux rêves de lettres et de notes. Le roman de deux phares qui vont se télescoper de front, deux enfances qui vont fatalement se retrouver, dans la tôle froissée et le sang répandu. Feng Lei, le poète, l’albatros accordé aux dissonances électriques des guitares saturées, et Zhang Xiaopo, chauffeur de taxi clandestin et sosie du Grand Timonier qui se rêvait comédien, et qui l’a vaguement été. Deux étoiles se croisent et se percutent.
Le roman peut alors s’élever comme une âme – Lorsque le sage se dépouille de son cadavre, il peut monter au ciel –, bercé encore et toujours par les aventures qui n’ont cessé de porter Feng Lei, de Londres à Pékin, de son plus jeune âge, sous l’œil du père de la Grande Marche, au sourire de Rick. Le grand-père anobli aux yeux de nacre, le rocker infatigable,  dont l’ombre virevolte bien après sa disparition dans les rêves et les poèmes de Feng Lei.
 
« C’est avec Nora que Feng Lei avait découvert l’amour, mais c’est avec la poésie qu’il avait appris à en parler. Il faut écouter beaucoup de rock et lire les sonnets de Shakespeare : telle était la règle de l’éducation selon Rick Springer. Ensuite pour le reste, laisser faire. Le maximum de liberté ».
 
La Chine est cette nouvelle jeunesse dans le roman de Nicolas Idier, et cette jeunesse électrique se livre dans un foisonnant roman familial, à hauteur de la poésie chinoise traditionnelle. Les poètes de la dynastie des Tang s’invitent, effusion de phrases qui croisent celles de Feng Lei, alcools forts, dérives nocturnes à deux pas de la place Tiananmen. Tout va très vite dans ce roman électrique, comme une course folle à travers la capitale, fureur de vivre et d’écrire. Nouvelle jeunesse est un roman qui tourne et retourne dans sa bouche l’histoire moderne de la Chine, de ses éclats poétiques anciens, des arrestations, des camps de rééducation, des purges, des effusions sanglantes de la Place Tiananmen, du sourire de Mao dans les répliques colorées de Warhol, des drapeaux rouges, des cris et des chants, des ordres et des désordres. C’est aussi un roman qui brille de mille perles de joie partagées, de poèmes de Haizi, qui se nourrit de la liberté libre inventée et mise en pratique par un poète français insaisissable et indomptable. La permanence de la poésie rougeoie dans les pages du roman de Nicolas Idier, comme elle éclairait celles de La musique des pierres.
 
« Depuis deux millénaires, la Chine tente régulièrement de brûler ces livres, mais ils ont résisté. Cette langue écrite, formée par des siècles de pratique poétique, tancée du même pinceau que les grands paysages peints, est pour lui le meilleur moyen de reprendre pied dans la terre de son père ».
 
Nouvelle jeunesse est aussi le roman de la poésie de l’âge d’or de la société féodale chinoise, et de celle plus rugueuse des poètes rockers New-Yorkais. Le nouvel âge s’invente tous les jours, semblent dire ces jeunes gens modernes qui ont l’œil braqué sur l’histoire tumultueuse de leur nation, de leur Empire du Milieu, céleste terre de poètes, de peintres, de dictateurs et de révolutionnaires, ils inventent leur Beat Generation. Nicolas Idier, narrateur né, signe la lumineuse épopée des enfants de Tiananmen et du rock and roll, la révolution s’est éloignée, les révoltes sont cotées en bourse, l’art s’achète et se vend avant de voir le jour, seule la mort qui rode ne se plie pas à la mode, et elle ne sonne jamais deux fois.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/nouvelle-jeunesse-nicolas-idier


samedi 27 août 2016

Nicolas Idier dans La Cause Littéraire


« Le calme est revenu. Tu ne sais pas où tu te trouves. Derrière ton grand front dégagé qui déjà a pris la couleur de marbre, de petites rivières de sang débordent de leurs lits habituels. Le vacarme des sirènes de police est remplacé par un vent, un vent très frais qui te soulage enfin de cette température de fournaise. Des vers de Haizi montent depuis le sol, comme la mauvaise herbe qui perce le bitume.
Le vent, si beau / Vent léger, si léger et si beau / Mère nourricière du monde naturel, si belle / L’eau, si belle / L’eau… / Seul au monde, et toi / Comme il est bon de parler ».
 
 
 
La Chine nouvelle, celle du marché de l’art, du rock and roll, des éclats et des clameurs, celle de la présence de Mao et de la Révolution Culturelle, celle de la poésie vivante et vivifiante, attendait son roman, le voici. Nouvelle jeunesse est le roman de cette ardente jeunesse chinoise, de nouveaux rêves de lettres et de notes. Le roman de deux phares qui vont se télescoper de front, deux enfances qui vont fatalement se retrouver, dans la tôle froissée et le sang répandu. Feng Lei, le poète, l’albatros accordé aux dissonances électriques des guitares saturées, et Zhang Xiaopo, chauffeur de taxi clandestin et sosie du Grand Timonier qui se rêvait comédien, et qui l’a vaguement été. Deux étoiles se croisent et se percutent.
 
Le roman peut alors s’élever comme une âme – Lorsque le sage se dépouille de son cadavre, il peut monter au ciel –, bercé encore et toujours par les aventures qui n’ont cessé de porter Feng Lei, de Londres à Pékin, de son plus jeune âge, sous l’œil du père de la Grande Marche, au sourire de Rick. Le grand-père anobli aux yeux de nacre, le rocker infatigable,  dont l’ombre virevolte bien après sa disparition dans les rêves et les poèmes de Feng Lei.
 
« C’est avec Nora que Feng Lei avait découvert l’amour, mais c’est avec la poésie qu’il avait appris à en parler. Il faut écouter beaucoup de rock et lire les sonnets de Shakespeare : telle était la règle de l’éducation selon Rick Springer. Ensuite pour le reste, laisser faire. Le maximum de liberté ».
 
La Chine est cette nouvelle jeunesse dans le roman de Nicolas Idier, et cette jeunesse électrique se livre dans un foisonnant roman familial, à hauteur de la poésie chinoise traditionnelle. Les poètes de la dynastie des Tang s’invitent, effusion de phrases qui croisent celles de Feng Lei, alcools forts, dérives nocturnes à deux pas de la place Tiananmen. Tout va très vite dans ce roman électrique, comme une course folle à travers la capitale, fureur de vivre et d’écrire. Nouvelle jeunesse est un roman qui tourne et retourne dans sa bouche l’histoire moderne de la Chine, de ses éclats poétiques anciens, des arrestations, des camps de rééducation, des purges, des effusions sanglantes de la Place Tiananmen, du sourire de Mao dans les répliques colorées de Warhol, des drapeaux rouges, des cris et des chants, des ordres et des désordres. C’est aussi un roman qui brille de mille perles de joie partagées, de poèmes de Haizi, qui se nourrit de la liberté libre inventée et mise en pratique par un poète français insaisissable et indomptable. La permanence de la poésie rougeoie dans les pages du roman de Nicolas Idier, comme elle éclairait celles de La musique des pierres.
 
« Depuis deux millénaires, la Chine tente régulièrement de brûler ces livres, mais ils ont résisté. Cette langue écrite, formée par des siècles de pratique poétique, tancée du même pinceau que les grands paysages peints, est pour lui le meilleur moyen de reprendre pied dans la terre de son père ».
 
Nouvelle jeunesse est aussi le roman de la poésie de l’âge d’or de la société féodale chinoise, et de celle plus rugueuse des poètes rockers New-Yorkais. Le nouvel âge s’invente tous les jours, semblent dire ces jeunes gens modernes qui ont l’œil braqué sur l’histoire tumultueuse de leur nation, de leur Empire du Milieu, céleste terre de poètes, de peintres, de dictateurs et de révolutionnaires, ils inventent leur Beat Generation. Nicolas Idier, narrateur né, signe la lumineuse épopée des enfants de Tiananmen et du rock and roll, la révolution s’est éloignée, les révoltes sont cotées en bourse, l’art s’achète et se vend avant de voir le jour, seule la mort qui rode ne se plie pas à la mode, et elle ne sonne jamais deux fois.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/nouvelle-jeunesse-nicolas-idier

samedi 20 août 2016

Jean-Louis Comolli dans La Cause Littéraire





« On peut imaginer que les décapitations filmées à Mossoul ont pu être vues moins de deux heures plus tard à Londres ou à Pékin. Par cette seule synchronisation, Daech apparaît comme maître du temps, régleur de calendrier. C’est l’une des raisons qui font que ces clips, brefs, ne soient pas montés, ou alors si peu : deux ou trois plans mis bout à bout. Retour de l’immémorial fantasme de l’image immédiate, image divine, apparition ».
 
Daech, le cinéma et la mort, condense dans son titre ce qui est en jeu dans la propagande maléfique filmée par les terroristes. Il s’agit de mettre la mort réelle en scène, de la rendre visible dans le monde entier et sur l’instant. Jean-Louis Comolli en cinéaste-penseur aiguisé, et en penseur-cinéaste affuté, met avec justesse ce projet funeste en lumière. Le support numérique qui a déjà enterré la pellicule cinématographique en finit là avec la mort jouée et toujours recommencée – le merveilleux clap, son silence et moteur, ça tourne –, qui n’a cessé d’habiter le cinématographe depuis les premiers films des frères Lumière. Les cinéastes artistes ont toujours pris leur distance avec la mort – Ford, Hitchcock, Bergman, Fuller (The Big Red One filme l’horreur des camps sans la montrer), Tourneur –, jeu de cache-cache scénarisé et cadré, mis en scène, il faut savoir la cacher, jouer sur ses fugaces apparitions et ses disparitions, dans tous les cas, préférer l’imaginaire à sa représentation.
C’est un territoire dangereux, semblent-ils dire, qu’il convient d’aborder avec la raison, les armes du montage et de la mise en scène, ne jamais penser, comme le disait un cinéaste Suisse, un temps maoïste, qu’il s’agit d’une image juste, mais de juste une image. Mais les terroristes vidéastes de Daech croient dur comme fer à la vérité de leurs images de la mort en action et en acte. Ils sont persuadés qu’elle va l’emporter et que le déluge de sang qu’ils fixent va à jamais contaminer les spectateurs. Ils filment pour que cela se voie, s’écoute, se sache et qu’on se le dise. Contrairement aux nazis qui cachaient la mort organisée des camps de destruction massive des Juifs d’Europe, les islamistes acharnés n’ont rien à cacher, ils montrent l’horreur en acte, pour qu’elle soit regardée, comme jamais ne l’a été un film de cinéma.
 
« Des morts réelles ont été filmées, et de plus en plus, avant l’entrée en scène de Daech. Il y a les actualités de guerre, il y a surtout de nos jours la diffusion des petites machines à faire des images, mini-caméras ou téléphones portables, par quoi chaque inondation, chaque séisme, chaque éruption volcanique, trouve sur son chemin, charriant ou étalant les corps morts de ceux qui ont été pris au piège, des cinéastes amateurs pour les filmer… ».
 
Les clips glaçants de Daech ne viennent pas de nulle part pour Jean-Louis Comolli, ils ne viennent pas hasardeusement aujourd’hui envahir les réseaux numériques. Ils s’inscrivent dans un temps où le contenu domine et exclut la forme – Les clips de Dach en sont l’exemple parfait : tout est filmé de la même façon, la répétition règne sur le fond et la forme comme elle règne dans la plupart des mises à mort. Les vidéastes de l’horreur, comme d’autres publicitaires, et même certains cinéastes, ne visent qu’une chose, mettre le public, le et les spectateurs au centre de leur propagande, un spectateur devenu aveugle et sans voix face à ces images monstrueuses.
Daech dispose pour ce faire d’un studio – Al-Hayat –, d’une machine à produire des images, qui se ressemblent dans leur mise en scène, où bourreaux et victimes s’adressent à l’œil numérique et donc à celui du spectateur. N’oublions jamais, et Jean-Louis Comolli a raison de le rappeler, que certains terroristes ont filmé leurs crimes avec de petites caméras embarquées – Mohamed Merah et Amedy Coulibaly, caméra sanglée sur la poitrine – tout en sachant que leur mort annoncée, qu’ils se fassent exploser ou qu’ils soient abattus par les forces de l’ordre, entraînera de facto la disparition de ces traces sanglantes, mais peu importe, il faut filmer. Notre siècle est celui où la mort doit être montrée, en permanence, et en boucle.
 
« Les productions d’Al-Hayat Media Center attentent à la dignité intime du cinéma en tant qu’art, dont la responsabilité est de sauver la dignité de ceux qu’il filme, quels qu’ils soient, misérables ou puissants – tout le contraire de ce qui est fait par Daech, soucieux d’abord qu’on méprise ses victimes avant de les tuer ».
 
Jean-Louis Comolli livre ici un essai essentiel, il fera date, car ne pas vouloir voir et comprendre ce qui se joue dans la dictature des images de Daech, c’est quelque part donner crédit à ce terrorisme islamiste de la domination. Leurs images, de même que les modes opératoires des terroristes se veulent et sont spectaculaires, le spectateur ne peut que fermer les yeux, mais le cancer a fait son chemin. Il sait qu’elles existent, et qu’ici ou là, certains regardent sans qu’ils se rendent compte que c’est leur agonie future qui défile sur l’écran de leur ordinateur.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/daech-le-cinema-et-la-mort-jean-louis-comolli

mercredi 3 août 2016

L'été de tous les romans - Episode Trois

 


" L'art n'est pas la cessation de la douleur mais sa force est plus intense que celle de la réalité. Quand l'art cherche à plaire, il perd son génie. "



" Le jour où ma silhouette ne donnera plus aucune ombre mon âme s'envolera. "


" Y a plus personne qui dit pépé, et c'est pépé qu'elle a choisi. Elle l'a trouvé où ce mot, Joy ? C'est un mot qui n'existe plus, un mot d'avant le périphérique et la ferme de mille vaches. Un mot qui vient des villages qui crèvent, villages dans lesquels Joy n'a jamais vécu. "

" Bienheureuses les pierres que je ramasse sur mon chemin, sur le chemin du bord de l'eau bienheureuses les pierres ramassées par ma main, n'ont pas raté l'occasion d'un transport inespéré, du faible roulis de l'eau au fond de mes poches sucrées, n'échangeraient pas une journée de leur vie sans cœur à enfin tressauter contre leur (prétendue) éternité. "

Philippe Chauché

(bientôt ici et dans La Cause Littéraire)