samedi 20 mai 2017

Philippe Sollers dans La Cause Littéraire




Rencontre avec Philippe Sollers, bureau de L’Infini, Gallimard, Paris, le 25 avril 2017.
 
« Si tu attends comme il faut, les choses viendront à toi d’elles-mêmes, elles ne peuvent pas faire autrement », Beauté
 
Portraits d’écrivains vivants, belles photos exposées dans l’entrée de la maison Gallimard qui en a vu tant et tant passer. Nous avons rendez-vous avec l’un d’eux : Philippe Sollers, de son vrai nom Philippe Joyaux, admiré, détesté, courtisé, calomnié, trop présent, se mêlant de tout, et au bout du compte un isolé absolu, galant homme, courtois et prévenant, curieux et passionné. Il travaille dans un minuscule bureau à l’étage de la maison, le bureau de L’Infini qu’il occupe avec son ami et complice de toujours Marcelin Pleynet. Sur sa table de travail des livres, beaucoup de livres, les siens, une traduction récente en chinois de Mémoires, des exemplaires de la revue L’Infini, des livres d’amis, un petit cendrier d’argent. Ecoutons, lisons :
 
La Cause Littéraire : Philippe Sollers, commençons par le début, ce qui fonde, cristallise le profond intérêt, cette passion de la langue française et de ses aventures, c’est l’écriture, l’art du roman, finalement, un art de vivre qui est visible dans chacun de vos livres. Dès le début, tout cela s’entend dans Une Curieuse solitude, votre premier roman paru au Seuil en 1958. Un roman écrit en pleine lumière et traversé par la lumière.
 
Philippe Sollers : J’ai donc, quand le livre paraît, vingt-deux ans. En ce moment-là venait d’être publié Un certain sourire de Françoise Sagan, et pendant un certain temps nos deux noms ont été associés avant qu’ils divergent complètement, parce que nos façons de vivre ont été très différentes, comme la promesse d’une nouvelle génération qui prenait la parole et qui introduisait quelque chose de nouveau. D’où par exemple des jugements très favorables d’écrivains déjà très célèbres comme Mauriac qui a traité Sagan « d’adorable petit monstre » et moi de « phénix nouveau », et Aragon qui lui-même a repéré ça très vite. Et tout ça en 1958, et c’est intéressant, c’est un changement d’époque, comme nous y sommes aujourd’hui, d’une autre façon, toute autre. C’est-à-dire que l’on pouvait considérer que pendant dix ans, au moins jusqu’à 1968, et après, il y avait un mouvement très fort de renaissance de ce pays que l’on appelle la France. Ça reste à analyser, mais enfin ça reste une époque, où il n’y avait pas tellement de chômage, où il y avait quand même l’ombre de la guerre d’Algérie, que l’on ne pouvait pas appeler la guerre d’Algérie, mais le « maintien de l’ordre », et certains de mes amis ont été complètement détruits, avec la figure, tout à fait centrale pour cette époque, de Pierre Guyotat dont le livre vient d’être traduit aux Etats-Unis, et je vois avec plaisir que mon nom figure comme préfacier d’Éden, Éden, Éden, après Tombeau pour cinq cent mille soldats, que ma préface et celle de Barthes et Leiris sont publiées désormais en anglais.
 
Personnellement c’est une époque qui va me conduire, un peu plus tard, dans les hôpitaux militaires dont j’ai la plus grande difficulté à me tirer, et je dois la vie, car je pensais aller jusqu’au bout d’une grève de la faim que j’avais entamée dans l’Est de la France pour ne pas faire cette guerre, j’ai été sauvé, il n’y a pas d’autre mot, par André Malraux, et quand je lui ai envoyé un mot de remerciements, il m’a répondu sur une carte de deuil, je crois que ses fils venaient de mourir : « c’est moi qui vous remercie, Monsieur, d’avoir pu au moins une fois rendre l’univers moins bête ». Voilà comment s’exprimait un Ministre de la Culture du général de Gaulle à l’époque, vous voyez que c’était encore le grand style romantique et tout à fait magnifique.
Il faut prendre la mesure de ce qu’est devenu ce pays par rapport à ce qu’il était à ce moment, et ce qu’il était va être de nouveau devant nous, dans combien de temps, je n’en sais absolument rien, compte tenu du tunnel qui s’annonce.
 
« Cette femme est stupéfiante, amusante, très déterminée », Un vrai roman, Mémoires
 
Pour l’histoire, j’attire votre attention que paraîtra en octobre le premier volume des lettres à Dominique Rolin qui est un amour de ma vie à ce moment-là, les siennes viendront par la suite. Ce qui me paraît notable maintenant, c’est qu’à l’âge de vingt-deux ans, je sais écrire. Ce qui est très intéressant c’est d’avoir une histoire très belle avec un écrivain de sa dimension, et ce qui était, compte tenu de la différence d’âge, puisqu’elle avait 22 ans, 23 ans de plus moi. Elle avait 45 ans, elle en paraissait 35, et moi-même j’étais probablement plus mûr que le sont en général les garçons de 22 ans, je vous parle de la faculté d’écriture. Nous sommes dans cette période où nous sommes en train de parler, où en effet, nous avons un Président probable de la République qui vit avec une femme plus âgée que lui, il a été son jeune étudiant. L’évolution des mœurs atteint là des choses très, très intéressantes, car il n’était pas du tout question en 1958 de pouvoir afficher la moindre liaison de ce type, qui aurait fait scandale, c’était interdit, ça visait ni plus ni moins qu’un fantasme d’inceste entre mère et fils bien entendu.
 
« Et, de ce nom (Concha) qui signifiait à la fois crique, écaille et coquillage – mais aussi la plage elle-même –, j’entrevoyais la beauté ronde et rugueuse, crissante comme le sable qu’on fait jouer entre les doigts mouillés… », Une curieuse solitude
 
La Cause Littéraire : Une curieuse solitude, votre premier roman, en dit beaucoup de cette naissance à la littérature et donc à la vie ?
 
Philippe Sollers : Tout se passe à Bordeaux. J’ai raconté comment enfant, je suis né dans une famille anglophile, c’est-à-dire que je n’ai pas eu à porter le poids de la culpabilité de la France au sujet de ce que vous savez, puisque la rafle du Vel’ d’Hiv’ revient sans cesse sur le tapis, et d’autres histoires de ce genre. Les anglais, pour ma famille, avaient toujours raison, peut-être pas sur le plan de l’Irlande. Et la banque de ma famille c’était la Westminster. Donc, ça donne un enfant, qui dès l’âge de cinq, six ans, va avec ses parents, calfeutré dans les greniers, écouter Radio Londres, c’est-à-dire les Français parlent aux Français. Ici Londres, les Français parlent aux Français ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Et voici quelques messages personnels, la radio était évidemment brouillée (il s’amuse à faire entendre le brouillage allemand) et là, je découvre l’extraordinaire féérie du langage : Les renards n’ont pas forcément la rage, je répète Les renards n’ont pas forcément la rage ou bien J’aime les femmes en bleu, je répète J’aime les femmes en bleu ! Qu’est-ce que c’est que ces messages ? Donc c’était des messages ciblés pour prévenir de telle ou telle action de résistance et ça c’est dans les greniers. Bordeaux est occupé par les Allemands, ils viennent d’arriver, donc ils ont réquisitionné tous les bas des maisons. Avant il y a eu l’arrivée des Espagnols, dont ce personnage de femme extraordinaire qui est plus âgée que moi, qui a trente-deux ans, quand j’en ai quinze, donc je commence très tôt sur le terrain, si je puis dire, le seul qui existe au fond, en tout cas pour moi. Et vous avez aussi cette chape de plomb de la collaboration, qui ne fait pas de moi un coupable, outre le fait que je n’ai pas mon visa d’origine modeste, qui est très, très demandé à la douane, je n’ai pas non plus de bagage de culpabilité, ce qui fait de moi un innocent dans un mode coupable. Pour moi, c’est Bordeaux, et je n’en finirai pas de vous raconter ce que ça a été comme bonheur. Et chaque fois que je reviens vers là, vers le Sud-Ouest, je ressens la vérité suivante, qui n’a rien d’écologique, c’est beaucoup plus profond que ça. C’est que la nature est divine, et on a grand tort de ne pas lever les yeux, de passer son temps à consulter des tablettes et des portables, plus personne ne sait voir le ciel, la mer, les mouettes…
 
La Cause Littéraire : Votre ami Roland Barthes descendant en voiture vers Urt sur les bords de l’Adour, où réside sa mère, et où il repose aujourd’hui à ses côtés, parle de la lumière du Sud-Ouest : Une lumière lumineuse, et à l’automne, liquide, rayonnante, déchirante puisque c’est la dernière belle lumière de l’année.
 
Philippe Sollers : Il faut ajouter que je me sens absolument solidaire de la France des Ports. J’ai vécu beaucoup à Barcelone d’autre fois, une ville magnifique, et en Allemagne je vais à Hambourg, c’est une ville anglaise au fond, où Hitler n’aimait pas aller, ou alors Amsterdam.
 
La Cause Littéraire : Et Bordeaux bien-sûr ?
 
Philippe Sollers : Il y a deux civilisations, c’est-à-dire, ce n’est pas seulement les paysages, c’est aussi l’art de vivre, et le savoir-vivre de ces gens qui ont été élevés dans le vin. J’ai fait des études au lycée Montesquieu, avant d’aller au lycée Montaigne, la lecture était tout à fait recommandée. Il fallait rester sur un passage des Essais de Montaigne, notamment sur le premier chapitre où il est question du Prince Noir, du Black Prince, puisque ça fait deux siècles d’Angleterre dans la région. Ou Aliénor d’Aquitaine, et puis Montesquieu. Montesquieu et ses admirables Lettres PersanesL’Esprit des Lois bien-sûr. Vous êtes à Bordeaux, vous êtes dans cette ville qui été nettoyée de sa punition du 19e siècle, elle était noire, je l’ai connue noire. Et maintenant elle est resplendissante. Et c’est, il faut le dire quand même, c’est Alain Juppé qui a réussi cette merveille, bien qu’il soit landais et qu’il n’ait rien de bordelais, mais il s’est fait admettre dans la plus belle ville de France, comme dit Stendhal en 1825. Il y a le climat, et puis il y a les personnages. Dans mon dernier livre, Beauté, je m’étends un petit peu sur ce personnage ahurissant qui n’est autre qu’Hölderlin qui est venu à Bordeaux en 1802, il croyait qu’il allait en Grèce, mais il est là et il ressent la divinité.
 
La Cause Littéraire : Donc, il est un peu en Grèce ?
 
Philippe Sollers : Il y est puisqu’il le croit ! Il est très en avance sur les gens. Il remarque immédiatement les corps, la physique, la virtuosité par rapport à la mort et puis : « Les femmes brunes / Sur le sol doux comme une soie », ce poème « Souvenir », chaque fois où je peux, je le réintroduis parce qu’il est porté par le vent du nord-est, que nous appelons nous quand nous sommes sur la côte ou dans l’Île de Ré le nordé. J’ai eu des marins dans ma famille, c’est-à-dire des arrières grands-pères qui faisaient « le long cours », j’ai des livres de marines, des descriptions des côtes. C’est très, très vivant pour moi. Et c’est un autre pays, je ne vous apprends pas que lorsque l’Hexagone s’effondre, tout le monde va à Bordeaux. C’est de là que le Général de Gaulle prend l’avion pour Londres, quand la Chambre, sauf Mendès France entre autre, vote les pleins pouvoirs à Pétain. Et j’insiste toujours beaucoup sur les dates et l’Histoire. Mon parti politique, c’est évidemment les Girondins auxquels à mon avis on ne rend pas assez hommage, il y a pourtant La Colonne des Girondins à Bordeaux, que les nazis ont tout de suite démolie, il a fallu longtemps avant que ça soit reconstruit, et son inscription à l’intérieur : « Honneur aux vaincus », c’est extraordinaire.
 
La Cause Littéraire : Au Seuil, vous publiez notamment des livres essentiels de Roland Barthes : Le degré zéro de l’écritureLe Plaisir du texte, et bien sûr Fragments d’un discours amoureux. Vous écrivez : « On se voyait une ou deux fois par mois, rendez-vous à La Coupole, dîner au Falstaff, conversation libre, projets communs (par exemple, refaire l’Encyclopédie, rêve que je crois avoir réalisé en grande partie plus tard avec La Guerre du goût et Eloge de l’infini) ». J’y ajouterais Discours parfait et Fugues.
 
Philippe Sollers : Refaire l’Encyclopédie, c’était vraiment un sujet de discussion. Il avait fait un grand texte sur les Planches de l’Encyclopédie et il adorait cela. Si la Cour de France avait pu négocier avec les Encyclopédistes au lieu de les persécuter, il y aurait eu, encore une fois, peut-être une autre Histoire. Là c’est Diderot, personnage qui a tout fait en somme, mais il ne faut jamais oublier Voltaire, mon camarade de combats. Comme disait mon ami René Pomeau, le biographe de Voltaire, que j’allais voir à l’époque en son pavillon à Saint-Cloud. Il me disait souvent « mais vous êtes un voltairien atypique », oui cher Monsieur, je suis atypique en tout. On avait des conversations sur Voltaire, absolument merveilleuses, et tout d’un coup, il se mettait en colère, « là c’est encore un coup des rousseauistes ! ». C’était extraordinaire, il pleuvait, on était dans la féérie du temps. Je crois que c’est le seul être humain que j’ai connu qui avait lu toute la correspondance de Voltaire, qui a été beaucoup plus célèbre et étudiée en Angleterre qu’en France. Les dévots ne l’aiment pas et la gauche ne l’aime pas non plus, il n’a pas été martyr, il détestait le martyr. Ce sont 13 volumes en Pléiade. Il faut signifier aux lecteurs de La Cause Littéraire d’acheter toute la correspondance de Voltaire, qu’ils économisent un peu, ils en lisent une par jour, et la vitamine est immédiate !
Je suis obligé de défendre ici le maudit Céline, parce que c’est exactement la même fermeté, la même immédiateté, le même style direct. Céline qui lui-même a dit : j’ai voulu voltairiser la langue française. Alors vous voyez où nous en sommes, cette langue n’est plus vouée qu’à la communication immédiate, d’où crise, crise…
 
La Cause Littéraire : Et la revue Tel quel que vous cofondez et publiez au Seuil, qu’en dites-vous aujourd’hui ?
 
Philippe SollersTel quel était une revue, dont il est encore question dans l’Histoire, elle est là, alors que beaucoup de revues concurrentes ont quasiment disparu. Le Seuil est le seul éditeur, à ma connaissance, qui a créé deux revues concurrentes pour essayer d’affaiblir cet îlot de liberté. Ça été Change de Jean-Pierre Faye et Poétique où se sont illustrés des gens de très grand talent comme Gérard Genette ou Tzvetan Todorov, et ça été drôle, parce que le fidèle ça a été Barthes, du début à la fin. Nous avions deux protections pour notre turbulence, Barthes et Lacan sur place. Ils meurent, ça devient tout de suite, très, très difficile car on fait du bruit, il y a le voyage en Chine, donc l’éditeur commence à émettre des doutes et des réserves.
« On a beaucoup travaillé sans avoir l’impression de travailler, on s’est beaucoup amusé », Un vrai roman
 
La Cause Littéraire : L’occupation ne cesse si je puis dire de vous occuper, et vous ne cessez également de défendre l’écrivain Céline, vous venez d’en parler, vous avez d’ailleurs réuni vos textes dans un petit livre baptisé Céline, publié aux éditions Ecriture. Mais que dire des pamphlets ?
 
Philippe Sollers : La seule édition critique des pamphlets est disponible au Canada, aux éditions 8, édition critique de Régis Tettamanzi, et c’est cette édition-là, probablement, qui sera enfin publiée en France, c’est un scoop que je vous donne là, c’est ce que m’a confirmé Antoine Gallimard. Lucette Destouches qui refusait cette publication vient de donner son accord, vous savez elle a 105 ans aujourd’hui. Une édition critique, ça change tout. Au lieu que les gens se fournissent de clichés ou de phrases détachées de leur contexte, vous avez une étude critique de l’époque. Qu’elle était cette époque ? Où Céline apparaît comme une fusée, certes qu’on peut juger abominable, mais d’abord, il y a le talent littéraire qui est ce qu’il est, et puis voilà on n’y peut rien. S’il fallait être bien sur le plan des opinions pour être reconnu grand écrivain, ça serait facile.
 
La Cause Littéraire L’Infini, la collection cette fois, nous semble ne répondre à aucun critère, sauf à celui de vos choix et de votre envie d’éditer, d’accompagner un auteur, parfois inconnu, et si on feuillette le catalogue, si l’on regarde les livres et les auteurs publiés, que voit-on, que lit-on : Daniel Accursi – réjouissant pataphysicien –, Frédéric Berthet et notamment son Journal de Trêve, François Meyronnis et Yannick Haenel – fondateurs avec Frédéric Badré (disparu lui aussi) de la revue Ligne deRisque, que vous soutenez depuis le début – ou encore Valentin Retz et votre ami Marcelin Pleynet, ou encore Marc Pautrel, Louis-Henri de La Rochefoucauld et sa formidable Révolution Française, Nicolas Idier, Éric Marty et Cécile Guilbert.
 
Philippe Sollers : Mes copains de Ligne de Risque, oui, vous avez raison de citer Frédéric Berthet, qui me manque beaucoup, c’était un écrivain de très, très grand talent.
 
La Cause Littéraire : Frédéric Badré a écrit un livre formidable sur Jean Paulhan, Paulhan le juste, publié chez Grasset en 1996, quels étaient vos rapports ?
 
Philippe Sollers : On a eu des rapports d’observations réciproques, parce que j’avais décidé de faire concurrence à la NRF, il était très subtil, manœuvrier de génie, c’est des gens qu’on est content d’avoir connus. Il m’invitait chez lui et me donnait des livres que je ne trouvais pas à lire, des traductions du chinois, c’est lui qui m’a fait lire Orthodoxie de Chesterton. Très curieux bonhomme avec des tas de secrets, Histoire d’O bien sûr. Il avait une puissance d’action considérable. Vous avez également bien raison de citer Valentin Retz, là, il vient de redonner un manuscrit, qui s’appelle Les neuf portes, pour l’instant, qui est un roman fantastique, entièrement axé sur des épisodes de magie noire, c’est très, très fort.
 
La Cause Littéraire : Aujourd’hui, il y a Beauté votre dernier roman, un surgissement, un roman qui s’écoute, comme la musique se voit, un roman du goût des fleurs (le nom d’un autre livre qui semble être oublié) et des dieux grecs. Beauté est un roman contre la terreur, et on constate chaque jour qu’elle s’installe, alors vous répondez aux éclats d’acier, par des éclats de Beauté : « Je crois fermement que les dieux nous donnent le talent, la force des bras et l’éloquence », ou encore « Les mortels doivent tout ce qui les charme au Génie », un roman écrit sous la protection de Pindare.
 
 
Philippe Sollers : C’est très gentil ce que vous dites de Beauté. Vous me faites grand plaisir en insistant sur Pindare, franchement il me devra beaucoup ! (rires) Quel est le pays qui a célébré un poète de génie ? Vous allez me dire, l’Angleterre : Shakespeare, mais alors Shakespeare, c’est la Renaissance, c’est autre chose. Mais alors dans l’Antiquité, le contraire du poète maudit, c’est Pindare. La Grèce s’arrachait Pindare. Les tyrans lui donnaient de l’argent, pourquoi ? Parce qu’il y avait ces Jeux Olympiques qui étaient des Jeux Cultuels. Il y avait une religion. Je regrette la disparition des dieux grecs. Il ne faut pas les appeler en latin, il ne faut pas dire Jupiter, il faut dire Zeus, Minerve ça ne va pas, c’est Athéna ! Pour moi, tout ça c’est vivant ! Alors, ça a l’air assez fou, mais je préviens tout le monde, si vous supprimez le grec et le latin, ce qui est en cours, vous allez droit dans le mur. D’autant plus que le français trouve là ses racines les plus évidentes.
 
La Cause Littéraire : Les dieux grecs s’invitent dans votre roman Beauté, mais aussi, une pianiste Lisa, très concentrés, elle aussi très vivante.
 
Philippe Sollers : Il fallait un personnage de musicienne, parce que la musique pense plus qu’on ne le croit, surtout Jean-Sébastien Bach ou Mozart si vous voulez, mais il fallait aussi la poésie. J’écris des romans pour célébrer la poésie. Je n’écris pas de poèmes, ça n’aurait aucun sens. Ça continue à se faire, de même que l’on continue à écrire des tragédies du temps de Voltaire, lui-même en écrivait, et il ne s’est pas rendu compte que c’était Candide son chef d’œuvre. Que c’était ses lettres qui survivraient. Mais enfin, il faut retrouver la poésie, qui est dans un état de misère, il faut la retrouver dans l’expérience de vécu, dans la nature divine et qui vous apparaît ou pas, tant pis. Il y a un  moment où je me dis, cette tranche de lumière, cette mouette, difficile, parce qu’Athéna peut se présenter en mouette, je me dis les dieux sont là, voilà !
 
La Cause Littéraire L’Isolé Absolu, le film documentaire d’André S. Labarthe, nous montre votre écriture, votre main au travail.
 
Philippe Sollers : Ma main me dit où j’en suis. Vous voyez, ça c’est du chinois (il désigne une belle calligraphie placée au mur de son bureau), il faut que tout le corps passe par le souffle. Là, vous n’avez pas droit au repentir une fois que vous avez commencé ce poème, qui se lit de haut en bas et de droite à gauche, calligraphie superbe, je l’ai ramené de Pékin. La plupart des gens, les occidentaux, croient que c’est une décoration.
 
 
La Cause Littéraire : Revenons si vous le voulez bien à votre collection L’Infini chez Gallimard, à la revue L’Infini, pourquoi si peu de commentaires, pourquoi ce silence autour de ce que vous éditez ? C’est la faute à Sollers ? comme on le disait et on le chantait c’est la faute à Voltaire.
 
Philippe Sollers : Sollers est trop. Et surtout le fait d’être incontrôlable. Ça c’est une communication (il nous montre un texte imprimé) que j’ai faite dans un château de Bordeaux, Château du Tertre en 2002, le Président de l’Académie du Vin, qui s’appelle Alexandre de Lur-Saluces, je crois qu’il est marquis ou quelque chose comme ça (en fait il est comte), en tout cas, il possède le château Yquem, il me reçoit très gentiment et il a trouvé une citation, qu’il a relevée me concernant, et il la lit : « Voici, le plus reconnu et le plus combattu, le plus sollicité et le plus secrètement haï, le plus turbulent et le plus gênant, le plus incontrôlable donc le plus intolérable, bref le moins localisable des écrivains contemporains ».
 
La Cause Littéraire : C’est ce que l’on entend au tout début du film L’Isolé Absolu, d’André S. Labarthe.
 
Philippe Sollers : Il est intéressant de noter que Labarthe en a fait deux autres, un sur Antonin Artaud, l’autre sur Georges Bataille. Et dans Beauté, je fais venir très vite Georges Bataille et Le Bleu du Ciel qui est un livre essentiel, si on veut bien se rendre compte de ce qui pèse vraiment dans l’Histoire. On ne perd pas de temps à lire Bataille ou Céline, on va droit à la chose dérangeante, qui apparaît.
« Toujours vivant ?… Oui… C’est drôle… Je ne devrais pas être là… Flot de musique emplissant les pièces… Elle se souvient de moi, la musique, c’est elle qui m’écoute en me traversant… », Le Cœur absolu
 
La Cause Littéraire : Mais quelle est la logique de L’Infini, votre collection chez Gallimard ?
 
Philippe Sollers : La logique, c’est le fait que c’est écrit de telle façon, que c’est absolument évident qu’il faut le publier. Je reçois dix ou douze manuscrits par semaine. Je vous assure que c’est vite vu. Il y a une voix ou pas premièrement, deuxièmement, il y a une composition latente qui se reconnaît, ce n’est pas seulement de savoir si c’est bien écrit, c’est de savoir si c’est composé comme en musique. C’est très vite vu, un paragraphe suffit ou une page ou deux. Le témoignage de Pautrel m’importe beaucoup, Une jeunesse de Blaise Pascal et le Chardin, c’est admirable. Alors vous allez me demander pourquoi il n’en est pas plus question ?
 
La Cause Littéraire : Et oui, je vous demande pourquoi il n’en est pas plus question ?
 
Philippe Sollers : Les gens n’aiment pas la beauté, ils n’aiment pas ce qui les renvoie à leurs petites affaires. J’essaie de publier l’essentiel. J’ai un certain don des langues et je peux soutenir des livres très contradictoires. Il y a simplement une démission voulue, instrumentalisée, je n’ai pas peur de parler de complot, ce sont des gens qui  appliquent des règles du groupe, ça s’appelle le marketing. Tout le monde s’appelle marketing désormais. Vous avez Jean-François Marketing, Marie-Laure Marketing, etc. etc. Moi, je ne cherche pas du tout à savoir si ces livres que je publie auront du succès, et ils le savent. Ils sont dans la servilité volontaire, et ils le savent. Alors vive La Cause Littéraire ! Très beau titre. Prenons Le Monde des Livres, où grâce à Josyane Savigneau, j’ai pu écrire pendant dix-huit ans des textes que vous retrouvez dans mon encyclopédie, La Guerre du Goût par exemple et les autres. C’était une joie, c’est Pautrel qui en témoigne. Il n’avait pas d’intérêt à lire, c’est en lisant ce que je faisais, mon encyclopédie à travers un journal, qu’il a commencé à lire les classiques. C’est un témoignage extraordinairement précieux. Et, je crois que c’est ça le problème. Qui lit encore ?
 
La Cause Littéraire : Et qui lit encore pour vous suivre, qui lit encore Baltasar Gracián que vous avez défendu ? Qui lit le jésuite ? L’auteur entre autre de L’Homme de Cour ?
 
Philippe Sollers : Chasser les jésuites, c’est ne plus vouloir de latin et de grec et donc c’est très grave. Je vous dirai simplement que ça consiste à donner le plus possible de significations en le moins de mots. La concision. Le français est fait pour ça, mais l’espagnol porté à ce niveau de Gracian, c’est quelque chose. Une seule citation, écoutez comme c’est beau : « Vite et bien, deux fois bien ».
J’ai passé mon été avec L’Ethique de Spinoza, c’est du latin admirable, que dieu soit comme la nature, ça lui a causé des ennuis, son excommunication qui est d’une sauvagerie invraisemblable, Voltaire en a fait l’éloge. Tous ces esprits de liberté sont rassemblables et c’est ce qu’il faut faire. Même s’ils ne sont pas de la même époque, même s’ils n’ont pas les mêmes opinions, ce n’est pas l’opinion qui est importante. Les derniers mots de L’Ethique, de L’Ethique ou de la puissance de l’esprit humainde la liberté humaine, bienvenue Spinoza ! C’était charmant, j’avais les mouettes, et je lisais Spinoza, vous voyez, le paradis, et la dernière phrase c’est : « Tout ce qui est remarquable est difficile autant que rare ».
Voltaire, et tous ceux dont nous parlons, étaient des aventuriers, très difficiles à éliminer. Comme les surréalistes, comme André Breton. La dédicace dont je suis le plus fier, en somme, 1962, réédition du Manifeste du Surréalisme, André Breton que j’allais voir rue Fontaine, écrit : « Pour Philippe Sollers, aimé des fées ». C’était quand même un spécialiste !
Les transmissions se font comme ça, d’une façon très étrange. Les aventuriers ne sont pas prévus au programme et ils le seront de moins en moins. Il faut réenchanter l’aventure, et avoir une vie romanesque permet d’écrire des romans qui sont moins ennuyeux que les autres. J’ai souvent l’impression de commencer une chanson de geste, ça me plaisait bien tout jeune La chanson de Roland, et ça vient ou ça vient pas, il faut se concentrer. J’hésite à employer le mot littérature parce que plus personne ne sait ce que c’est. Oh vous pourriez mettre comme tire La Cause, c’est Cosa Nostra ! (éclats de rire) Voilà !
 
La Cause Littéraire : Enfin, j’aurais dû commencer ainsi, comment allez-vous Philippe Sollers ?
 
Philippe Sollers : Plus ça va mal, mieux je me sens ! Je me suis appliqué les principes du Jeu d’Echec : renforcer les points forts, jamais les points faibles.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/la-cause-de-philippe-sollers-par-philippe-chauche

samedi 13 mai 2017

Yves Charnet dans La Cause Littéraire




« Vous étiez le nouvel amour. L’espace s’était de nouveau remis à trembler. Une brûlure bleue ; une lumière balbutiée. Il y avait de nouveau quelque chose dans l’air. Quelque chose d’imperceptible. Je vous avais parlé de cet air bleu sur le fond duquel se découpait, aux yeux de Frédéric, toute la personne de Madame Arnoux. Scène de l’apparition dans L’Education Sentimentale ».
 
Dans son regard aux lèvres rouges est justement un roman de l’apparition, roman vécu, peut-être une autofiction, sûrement une autofriction, le narrateur est l’auteur, et l’acteur de ce qui se joue là sous ses yeux, sur sa peau et donc dans sa main. Dans son regard aux lèvres rouges ne craint rien de la force de la littérature – qu’on la qualifie comme on le souhaite ! il y risque son corps, il y risque sa phrase, et son style dans ce corps à corps avec Romy B. Il dévoile, se dévoile et dévoile son amoureuse, s’avance et avance la jambe, à l’image des toreros qu’il admire – c’est ainsi qu’il se place, avançant la main et guidant la charge de la corne opposée du toro et de Romy. Il se dit, ma vie doit être libre, joyeuse, mystérieuse, évidente comme le sourire radieux de Romy, mais, car il y a un mais permanent dans ce roman, Romy hésite, ne cesse d’hésiter entre son époux et son amant de la péniche, même lorsqu’elle s’offre c’est en hésitant. Cette hésitation est l’une des tensions du roman.
 
« Après ma lecture nous sommes sortis très vite de la librairie. Trottoirs brûlés ; toujours cette terrible canicule. Nous avons marché en silence. Le Pont-Neuf ; l’autre rive de la Garonne. Nous sommes allés sur la Prairie des Filtres. Un peu d’ombre ; le bord de l’eau. Nous nous sommes allongés sous un arbre. Sans un mot ».
 
Dans son regard aux lèvres rouges se glisse le narrateur, Yves Charnet, l’auteur dévoilé, chaloupé par cette éphémère apparition qui va le bousculer, le renverser, qui va l’illuminer. Yves Charnet offre là un roman d’amour, un vif récit sexuel, cruel, charnel et charmeur, où le narrateur se débat dans les filets de cette chimère bariolée, qui ne sait où aller, qui choisir, que faire, de sa vie, de son destin, de son corps et de ses passions. De cette aventure romanesque, de ces instants réels soumis à la littérature, Yves Charnet en tire un récit juste et net, souvent mélancolique, brutal, parfois amusé, il a tiré sa vie à la courte-paille, à qui gagne perd, et inversement.
 
« Je gribouille ces lignes sans les relire. Sur une petite table dans la chambre de mon hôte. Il est presque trois heures du matin. La Brouilly, la migraine, les brouillons. J’écris ce livre comme on boit. Pour oublier. J’écris ce bouquin pour oublier Romy. De mille façons ».
 
Yves Charnet porte le deuil de cette rencontre, de cette rencontre charnelle qui devient une illusion, le deuil du rayonnement de Romy, et de sa fuite, de sa disparition, de sa détresse, une détresse partagée. Il a beaucoup lu et beaucoup fredonné de chansons de Serge Lama, il a traversé des villes, des hôtels, construit ainsi phrase à phrase une géographie amoureuse, du Rhône à la Garonne en passant par l’océan. Dans son regard aux lèvres rouges vibre de cette géographie, de ces allers-retours, de ces trains, de ces doutes, de ces espoirs, d’un regard toujours présent, même s’il s’efface. Roman au présent, roman présent, vivant, survivant, Yves Charnet sait les blessures et les joies, il en fait un roman rouge comme un baiser.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/dans-son-regard-aux-levres-rouges-yves-charnet

mercredi 26 avril 2017

Roland Jaccard dans La Cause Littéraire


" Fieffé égoïste, je me soucie peu des autres, surtout quand je ressens de leur part une sollicitude excessive. Je revendique ma solitude avec obstination. C’est d’ailleurs la seule rébellion qui vaille ».
« La morgue avec laquelle mon frère revendique son indépendance et justifie sa muflerie m’a toujours laissé pantois. Il se réclamait de Stirner, de Nietzsche et de Cioran. Poussé dans ses derniers retranchements, il s’en tirait avec une pirouette, quand il ne vous jetait pas au visage un aphorisme d’un nihiliste viennois ».
 
Station terminale est le dernier voyage romanesque, du plus amusant des nihilistes suisses. Roland Jaccard qui a longtemps et avec talent dirigé la collection Perspectives Critiques du PUF, édité Georges Sanders (1) et Rüdiger Safranski (2), fréquenté Emil Cioran, lu Schopenhauer, publié des chroniques dans un quotidien du soir, écrit quelques livres – Les chemins de la désillusion, La tentation nihiliste, Une fille pour l’été – où il dévoile ses passions amoureuses, philosophiques, littéraires et cinématographiques.
 


 
 
L’écrivain oisif qui fréquente les palaces et le café du Flore, où il filme ses rencontres amusées et paradoxales, signe là un petit roman électrique et électrisé. Station terminale est donc son dernier roman après sa mort, le dernier journal d’une faillite annoncée, commenté par son frère. Un roman de sexe et de sarcasmes, d’aéroports, et de Palaces, comme on le disait au siècle passé de gare, écrit entre la Suisse et l’Asie, entre Lausanne et Tokyo. Deux vies se regardent, celle de Roland, l’écrivain sulfureux, et celle de son frère, le lecteur honorable, l’homme sans histoire, trop sage pour être vraiment sérieux, dédicataire des envolées diaboliques de Roland.
 
« J’avais même un frère. Un peu falot. Il ne jurait que par Sartre et Camus, le pauvre. Il a même soutenu le Mouvement de Libération des Femmes… un vrai révolutionnaire en peau de lapin ! »
« Qu’il se soit senti plus proche de Cioran que de Sartre, je suis prêt à l’admettre. Mais pourquoi tant de mépris, tant de misogynie et si peu de compassion ? Faut-il avoir un cœur sec pour évoquer un frère qui ne désespérait pas d’être un jour son ami en ces termes ! »
 
Station terminale est le dernier roman d’amour d’un cynique – Le cynique est l’homme qui rappelle à Dieu qu’il fait fausse route –, un rien oisif, amateur de jeunes femmes asiatiques, de ping-pong, de palaces, de piscines, et d’aphorismes explosifs. Station terminale est le journal d’un homme qui a un stylo à la place du cœur, qui pratique l’art de la rupture, s’en mord les doigts, et n’en dit mot, fidèle à quelques écrivains de la désespérance amoureuse et lettrée, et qui finit par rencontrer Marie, une nouvelle liaison dangereuse qui dure encore.
 
« La jeunesse est une calamité, répète-t-elle. Vivement la guerre qu’on rigole ! Bref, elle n’est ni pacifiste, ni jeuniste, ni féministe. Un spécimen assez rare de pétroleuse : il était assez naturel qu’elle s’éprenne de moi ».
 
Roland Jaccard, comme son complice Cioran, est trop doué pour se suicider. Ce roman lui permet une nouvelle fois d’inventer une fin rêvée, en compagnie de sa belle amie – Il était temps de monter dans ce train qui part pour nulle part. Elle avait sa place réservée à côté de moi –, une fin hollywoodienne, complice des grands suicidés qu’il admire, une sortie de route, belle métaphore d’un roman en devenir, et qui est devenu. Roland Jaccard est au bout du compte un écrivain de l’allégresse et du désespoir amusé. L’amateur d’aphorismes et de Pinot Noir est décidemment trop jeune pour mourir, c’est ce qu’il doit murmurer à l’oreille de son complice japonais Richard Brautigan, en regardant son Smith & Wesson, son arme romanesque.
 
« Arthur Schnitzler et Stefan Zweig du côté viennois. Henri-Frédéric Amiel et Benjamin Constant du côté suisse romand. Quel bel héritage ! Je ne pouvais rêver mieux ».
 
Philippe Chauché
 
 
(1) Mémoires d’une fripouille
(2) Schopenhauer et les années folles de la philosophie


http://www.lacauselitteraire.fr/station-terminale-roland-jaccard

jeudi 13 avril 2017

Alexander Dickow dans La Cause Littéraire

 
 
 



 
« Vers la fin novembre apparaît sur les étals un genre de tomate d’un orangé irritant et maladif, un orangé aux splendeurs fictives, aux fièvres acides. Le présentoir de ces fruits moulé comme un carton d’œufs empêche que des chairs ne s’entrechoquent ou s’éclatent ».
 
Rhapsodie curieuse est un livre de chants, de contes d’éclats, d’envolées, et de pirouettes dans et avec la langue. Au tout début était le kaki – un mot grec (diospyros), japonais (kaki), algonquin (piakimina) –, ce fruit rare qui se livre à nos yeux et à nos papilles vers la fin novembre, un fruit qui, comme l’auteur, en sait plus qu’il ne veut bien en montrer, et qui s’épanouit dans cette rhapsodie. Comme le petit livre d’Alexander Dickow, il faut ouvrir un kaki pour le voir, comme pour le croire d’ailleurs. L’écrivain, tel un rhapsode, porte sur la place littéraire ses contes – Vivaient en Chine un père avec un fils, Yang Wu et Yang Mo, apiculteurs l’un et l’autre… Dans un lointain tout au fond d’ici vivait un grand roi nommé Lev, généreux, sensible et tyrannique… – et notations, ses aventures où les phrases et les mots se décousent, se retournent, s’aiguisent, dans un livre singulier, qui comme le fruit dont il porte le nom, aiguise lui aussi l’appétit, avec une vive envie de langue et de langues.
 
 
 
Goûter les mots, goûter aux mots (l’éditeur Louise Bottu a tout d’un goûteur de romans), comme l’on goûte la chair d’un kaki, des mots râpeux ou âpres, des mots tanniques, acides, des mots et des phrases qui inventent d’autres résonnances, des mots et des phrases qui sont des approximations ajustées avec précision et rigueur. Les choses ont des noms, et les mots sonnent comme une romance.
 
« Les groseilles à maquereaux que mon beau-père appelait des pétasses,
Et puis la sucrée grenadille,
Le madd du Sénégal telle une bardane acidulée piquante,
Le durian fameux au fumet à nul fruit pareil, puis le coing frais et la carambole… »
 
Rhapsodie curieuse est le livre des fruits frais et des mots juteux. Un roman qui glane sur les étals des paysans et des paysages, en se décalant – rendre du jeu aux pieds –, quelques fruits juteux et colorés. Alexander Dickow, lecteur éclairé de Queneau et de Ponge, mais aussi de Rabelais, de Cendrars et de Tzara, se plaît à faire frissonner la syntaxe, et reconnaît aimer la justesse de l’entorse et du déboitement, ouvrez un fruit et tout adviendra. Alexander Dickow pratique l’art des digressions astronomiques. S’il semble s’éloigner de son sujet, et du kaki, s’il paraît vagabonder ce n’est qu’en apparence. Il suit son chemin, le kaki n’est jamais très loin, même lorsqu’il devient japonais. Il passe, non sans s’en amuser, du kaki aux nèfles et des nèfles aux mesles – … l’antique fruit d’hiver, originaire d’Asie Mineure, appelé aujourd’hui nèfle d’Allemagne, cultivé en Europe de l’Ouest depuis plus de deux mille ans, enfin tombé en désuétude et devenu inconnu, si ce n’est pour désigner une chose sans valeur, un rien. C’est un délice et ce n’est pas rien ! Comme dans le conte du roi Lev, il énumère les noms des fruits qui glissent sous ses doigts, le temps d’en retrouver le velouté, le fruité, la couleur, le miracle, qui est n’est autre que celui de l’amour.
« Dans notre monde si étroit, une poignée de mots pour en dire un peu et moins encore qu’on pourrait toucher. Une poignée de mots comme un remède, une poignée de mots à se triturer en patience, comme Galatée façon Pygmalion ».

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/rhapsodie-curieuse-diospyros-kaki-alexander-dickow

lundi 10 avril 2017

Gérard Guégan dans La Cause Littéraire

 
 
« Avec le temps, c’est devenu un réflexe : lorsque Hemingway se prépare à affronter l’inconnu, il ne se libère de ses angoisses qu’en bâtissant une fiction dans laquelle les dès roulent en sa faveur. Il appelle ces moments-là des Ballades avec un autre soi-même ».
 
Deux écrivains, deux anciens compagnons de route du Parti Communiste, l’un sur tous les fronts où se vérifie l’art de la vie et du roman – l’Espagne en guerre sociale, l’Italie, les armes, les taureaux et les femmes, l’Afrique, Paris et les peintres, autant de théâtres des opérations –, l’autre signe le plus beau braquage de l’histoire du roman noir, flirte avec la nuit, l’alcool, un Faucon Maltais et Hollywood. Deux compagnons écrivains, détestés par McCarthy et sa clique, suivis de près par le FBI, deux frères d’armes qui se sont perdus de vue, fâchés, séparés par des mots, et un océan. Et puis Hemingway décide un jour de quitter son repaire dans les Rocheuses pour tenter de retrouver son vieil ami, le temps presse se dit-il, alors le vieil homme se lance dans une nouvelle aventure.
Il traverse l’Amérique et échoue dans un taxi que conduit Geena, une jeune femme noire, pour le moins troublante. Le mélodrame est annoncé et amorcé, le roman se dessine, nourri des concordances du temps et des télescopages. En trois dialogues et deux situations, nous sommes à la fois au cœur d’un roman d’Hemingway et d’une histoire de Sam Spade signée Hammett, force des dialogues, vivacité des situations, roman inspiré, visité, électrique comme dans une scène de North by Northwest d’Alfred Hitchcock. D’autres personnages s’inviteront, un cinéaste et son fils, Dorothy Parker, un agent du FBI, et l’ombre permanente du sinistre Edgar Hoover.
 
 
 
« Ses soûleries à répétition, son donjuanisme effréné, son goût des femmes à la dérive et sa fréquentation des bas-fonds n’étaient pas séparables de ses livres, de ses pensées et de ses activités politiques ».
 
Deux écrivains, saisis par instants de remords, à chacun son remords, à chacun ses morts, dont la rencontre hautement littéraire fait advenir l’histoire politique du siècle passé, Moscou, Staline, l’Espagne en guerre et en révolution(s), le POUM, mais aussi le FBI, la révolte armée des noirs, la traque de compagnons de route des communistes américains, mais aussi Drieu dont l’ombre dramatique se pose sur ce mélodrame. Ce roman est l’histoire de ces deux écrivains au pied du volcan américain, sous le regard et la plume vive et libre d’un autre écrivain, Gérard Guégan.
 




 
« On ne devient écrivain qu’avec le concours de ses oreilles. Si vous savez écouter, vous saurez trouver les mots justes ».
 
Trois écrivains qui savent écouter, et donc écrire et lire, et pour l’un éditer. Ils écoutent du jazz, le cliquetis des machines à écrire, le silence des arènes, les clubs, la rue, les balles des franquistes, et tant et tant d’écrivains, Flaubert, Stendhal, Aragon, Drieu, des russes et des américains. Deux américains et un français tout aussi présents à la langue et à sa musique, deux langues pour trois styles. L’oreille fine, attentif et témoin actif des années de révoltes. Paris Mai, et ses passions, Paris Mai et ses révoltés. Paris Mai, et l’art du dialogue, cette mèche lente qui enflamme le roman. Paris Mai et cette manière unique de conduire un récit, par touches vives et précises, frapper juste et frapper fort bien ancré sur ses phrases, le roman comme art martial. Hemingway, Hammett, dernière, est un éblouissant roman, un fascinant tête à tête, un corps à corps, un mano a mano entre Hammett et Hemingway. Les deux géants ont encore un roman à écrire, et ce sera d’évidence le dernier, il fallait qu’avant que tout ne s’effondre, en 1961, un cancer pour l’un, un suicide pour l’autre, qu’ils se revoient une dernière fois, et ce roman est celui de cette dernière fois.
 
Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/hemingway-hammett-derniere-melodrame-gerard-guegan

dimanche 2 avril 2017

Thomas Vinau dans La Cause Littéraire






Ouvrir un livre de Thomas Vinau, c’est mettre à jour des pépites, des éclats romanesques, c’est vif, précis, lumineux, souvent soyeux. Thomas Vinau a l’art de saisir un mouvement, une couleur « Il y a ce bleu immense au-dessus de sa tête, un bleu sans limite, uppercut, percutant, un bleu ouvre-boîte et son crâne est une conserve tempérée que ce bleu vient décortiquer », un geste. La nature s’y glisse, le doute s’y perd parfois, les mots s’échappent et vibrent d’étranges passions. L’écrivain est un romancier du geste, du corps à corps. Si c’était un animal ce serait une belette, sautant de ligne en ligne, de page en page, curieux, savoureux, savant des saveurs du monde, au coin de sa maison, dans son jardin, il marche, sous le soleil ou la pluie, il déploie ses mondes, et l’on ne s’en lasse jamais. « On dirait / le ventre d’une baleine / un rapace / aux ailes de neige / une géante de craie / qui se déplie et de déploie ».


 
La Cause Littéraire : Ce début d’année littéraire est marqué par 2 nouveaux livres (en attendant d’autres publications !), « Collection de sombreros ? » et « Il y a des montres qui sont très bons ». Un recueil de très courtes histoires, des histoires oubliées, comme un manuscrit jeté à la poubelle, et qui s’en échappe écrivez-vous en hommage à Richard Brautigan (l’un de vos compagnons de lecture et d’écriture), et illustré par votre éditeur Vincent Rougier, et puis un recueil de poèmes, où les « nuages dessinent des tigres sauvages ». Nous pourrions commencer par tenter de définir ce que vous entendez par poésie, par fiction, par récits ?
 
Thomas Vinau : Ha bin ça commence sérieusement tout ça. Ce ne sont pas des questions que je me pose tous les matins en me rasant. Y’a qu’à voir l’état de ma barbe. Mais bon je vais tenter la chose. Disons que la poésie c’est d’abord pour moi un positionnement, un pas de côté, un point de vue. Elle se cache dans les rouages d’une mécanique toute simple qui va du voir-autrement-pour-dire-autrement au dire-autrement-pour-voir-autrement. Le récit lui, a une autre cible en ligne de mire, celle de raconter dans toutes les variations sémantiques du mot. Quant à la fiction elle se place au revers d’une tentative (vaine d’après moi) de n’écrire que le vrai, à l’inverse donc de toutes les démarches de sciences humaines ou de philosophie. Une fois ces trois définitions posées, je reprends une gorgée de café et je me situe parce qu’on me le demande et que je suis poli. D’abord toute écriture est fiction, l’homme s’invente en se racontant et le mensonge dit autant de lui que la vérité, donc déjà, j’abandonne le chemin des sciences humaines et autres et je me dirige d’un pas décidé vers les fictions parce que je crois qu’elles ont le pouvoir de dire des choses de nous que ne peuvent pas dire les sciences humaines. Je décide d’écrire, de raconter. Mais je n’y parviens pas vraiment jusqu’à ce que je rencontre la poésie, sa lecture et sa pratique, qui affute mes yeux et qui nettoie ma langue de toute sa graisse. Et en particulier la poésie américaine (les Bukowski, Carver, Brautigan et compagnie avant de rencontrer la poésie française contemporaine) qui me montre joyeusement qu’elle a tous les droits, qu’elle peut aller directement de la vie à la vie, qu’elle ne s’épargne aucune forme de réalité, que plus elle est simple plus elle est efficace, qu’elle peut se servir de tous les registres (du plus soutenu au plus familier), tous les tons (du plus grave au plus léger), aborder tous les sujets (des plus triviaux aux plus nobles), bref qu’elle peut tout faire tant qu’elle est honnête et même raconter des histoires. Et c’est là que les domaines se mélangent. Et c’est là que je trouve mon petit coin. La poésie peut être narrative, raconter des petites scènes, des histoires, se servir du récit comme d’une corde à son arc puisqu’elle est flèche d’un cœur à l’autre. Et puis je me suis rendu compte que la pratique de la poésie avait modifié ma façon d’écrire. Passé la boue au tamis. Et qu’elle me permettait de mieux écrire des récits. De mieux raconter. Alors j’habite dans cet entre-deux. Et je laisse aux libraires aux éditeurs et aux lecteurs le soin de classer mes petites saloperies dans l’une ou l’autre des rangées de leurs bibliothèques. Pour ce qui est des deux ouvrages récents, poésie et narration sont totalement mêlées. Sous la forme de petites micro-fictions pour Collections de Sombreros ? qui disent l’aventure de chacun chaque jour. Et sous la forme de poésies narratives pour Il y a des monstres qui sont très bons, du jeu, de l’exploration, le bizarre familier, l’étrangeté intime, nos vies de monstres tendres.
 
 
 
Depuis plus de dix ans vous ne cessez d’écrire, des petits livres, parfois illustrés, chez des éditeurs souvent modestes et discrets : Vincent Rougier dès le premier livre, mais aussi, Cousu main, Le Pédalo ivre, Alma, La Boucherie Littéraire, ou encore La Fosse aux ours, Donne à voir, et Le Castor Astral. Des noms de maisons d’édition qui pourraient être des titres de vos livres (titres toujours réjouissants et fantaisistes pour le lecteur curieux). Comment se font et se sont faites ces rencontres avec vos éditeurs ? Vous vagabondez de l’un à l’autre ? Vous êtes fidèle à plusieurs éditeurs ?
 
A la base je ne connaissais personne. Je propose mes projets à des éditeurs qui me plaisent. Petits ou grands. J’ai commencé à publier en poésie, il y a dix ans. D’abord revues, puis internet puis petit éditeurs. Jamais à compte d’auteur. La poésie est un monde foisonnant, très vivant, assez précaire, mais où les gens se mouillent, dans lequel s’agitent beaucoup de petits bras de l’ombre qui défendent une même cause et un même goût. Seulement c’est une niche comme on dit, c’est à une autre échelle, des tirages moindres, pas de presse, peu de lecteurs, pas beaucoup d’argent. Mais du coup aussi, le revers du revers de la médaille, une vraie liberté, un vrai souci de l’objet, des rencontres, des gens, des textes. C’est un milieu qui a ses qualités et ses défauts comme partout, ses égos, ses écoles, mais ce n’est pas la mare aux requins. Et moi c’est l’endroit où je suis né en tant qu’auteur, on m’y a adopté, rejeté parfois, mais j’y ai grandi. Et mis à part un ou deux rares cas où humainement ça n’a pas marché, je leur reste fidèle. Et si vous regardez, il y a souvent plusieurs projets, au fil des années on se retrouve. Mais je n’ai jamais renoncé à être diffusé plus largement, défendu, voire même soyons fou un peu payé pour ce que je faisais. J’ai eu la chance au moment où je trouvais ma forme et où je recommençais à aller un peu plus sérieusement vers la narration, vers le roman, donc dans un domaine moins confidentiel, de rencontrer Alma, grâce à Décapage et Jean-Baptiste Gendarme. Depuis on avance ensemble et je grandis avec eux. Et tout en faisant un beau travail d’éditeur, ils me permettent d’atteindre un peu mieux les lecteurs. Grâce à eux en plus je suis en poche chez 10/18, l’éditeur de tous les américains que j’admire. Depuis des années je rêvais à des éditeurs comme Le Castor Astral ou La Fosse aux ours, pour leurs catalogues, leur intégrité, leur travail. Et voilà qu’ils finissent par rencontrer mes textes et qu’à présent j’y suis. Donc je suis comblé. J’ai 4 familles. Celle de ce qu’on appelle la microédition de poésie, à laquelle je veux rester fidèle (ce qu’on peut voir ce printemps avec Vincent Rougier, ou le Pédalo Ivre). Il y a « les historiques » comme Gros textes ou Les Carnets du dessert de lune, Motus ou Donner à voir pour les albums jeunesse, mais aussi ceux qui me permettent des collaborations avec d’autres artistes comme Le Réalgar, La Boucherie Littéraire ou Cousu Main, et puis j’aime bien les façonneurs d’objets comme les Fireboox de Voix éditions, ou les si beaux livres faits-mains des Venterniers-Nuit Myrtide, ou de Sun-Sun. Deuxième famille, Alma et 10/18 pour mes romans. Troisième, La Fosse aux Ours (qui fêtent leurs 20 ans cette année) pour mes proses poétiques. Et celle enfin du Castor Astral pour mes Clochards Célestes et une partie de mon travail poétique. Suivant l’objet et le projet je propose aux uns ou aux autres.
 
Nous évoquions Richard Brautigan, dont vous dessinez le « portrait » dans « 76 clochards célestes ou presque » (Le Castor Astral), un livre où l’on croise également d’autres écrivains qui semblent vous accompagner depuis longtemps : Pierre-Autin Grenier, Nicolas Bouvier, Charles Bukowski, Auguste Le Breton, Jules Renard ou encore Jack London et Cravan, le poète boxeur. Des écrivains au bord de la chute, des « sales types », des « voyageurs légers » écrit Eric Poindron dans sa préface. Pour vous ce sont des compagnons de littérature qui vous ont « invité » à écrire ? Comment d’ailleurs est née cette passion littéraire, cette nécessité d’inventer des mondes, de conjuguer poésie, fiction et récits, de décrire ou d’inventer le monde, les mondes qui vous entourent ?
 
76 Clochards célestes ou presque est un livre d’amour. Ce ne sont que des portraits d’auteurs et d’artistes que j’aime, qui m’ont nourri, consolé, renforcé, parfois sauvé. Dans une vie il y a des rencontres. On peut rencontrer des humains et on peut rencontrer des livres. Et lorsque la rencontre se fait pour de vrai le trou est un peu plus grand dans le mur, et il y a un peu plus de lumière et de chaleur qui entre. Il y a une longue liste de remerciements à la fin, des revues, des humains, des auteurs, parce que nous ne sommes que des relais. Pour mon histoire personnelle, très vite les arts en général puis la littérature en particulier se sont imposés comme les seules choses, avec l’amour et la fête, qui valaient le coup. C’est la seule chose que j’ai faite vraiment sérieusement dans la vie. Avec ma famille. C’est la place que j’ai trouvée dans ce drôle de monde pour continuer à profiter du spectacle, continuer de voir l’horreur et la merveille, à regarder la vie dans les yeux sans devenir fou, sans brûler trop vite.
 
Dans Initiales, le Magazine des libraires indépendants, vous précisiez : « Je ne suis pas du tout dans l’autofiction, plutôt dans la narration intime », des narrations qui s’aventurent parfois sur les terrains de jeux d’enfants, vous affectionnez la lumière, le chant des oiseaux, les éclairs électrisants, la terre, les sentiers, les chants d’oiseaux, les fleurs, les promenades amoureuses qui réveillent les souvenirs, décrire les dérives, l’instant de la chute, évoquer le hasard, les doutes et les tremblements, toujours avec une grande attention portée aux mots choisis, et la précision d’un artisan écrivain, sans chichi, mais avec à chaque fois le plaisir d’écrire et de décrire. Vous souscrivez à ces remarques ?
 
Complétement. Et je vous en remercie. J’essaie de capter, de voir, les petites choses qui nous sauvent ou qui nous achèvent. « Bricoler dans l’essentiel » dit Pierre Autin-Grenier à propos de la poésie. Garder le plaisir de la bricole et garder le souci de l’essentiel. C’est le chemin de toute une vie. S’amuser aussi, se jouer de la farce qui nous joue. Rire de nous. Sans se moquer. J’essaie d’écrire honnêtement sans tomber dans la facilité. C’est pas facile. Parfois j’y arrive je crois, parfois pas. Et pour ça je me sers plutôt de la matière que je connais. De ce que j’ai vécu, de ce que j’ai sous les yeux. De ce que je peux pêcher dans ce gros fleuve boueux. Je ne veux pas limiter le récit, plutôt trouver la matière juste pour inventer avec. Depuis deux ou trois ans je vais voir un peu ailleurs si j’y suis aussi. J’essaye d’élargir. Continuer à creuser, mais élargir. Pour ne pas m’enfermer, pour ne pas trop me reposer et pour m’amuser. Pour ce qui est du roman, je pense que les trois premiers formaient un ensemble qui est achevé maintenant. Le prochain qui arrive en septembre chez Alma est une nouvelle étape, un projet très important pour moi. Que j’ai mis trois ans à écrire. Plus éloigné de ma matière du quotidien, de l’intime et en même temps plus proche de ce que je suis, dans lequel je livre des choses qui m’animent profondément. Il s’appelle Le Camp des autres.
 
Enfin qu’est le livre que vous rêveriez d’écrire, et celui déjà écrit par un autre, que vous auriez aimé imaginer ?
 
Un mélange entre Moby Dick de Melville et La route de Cormac McCarty ou entre Serpent d’étoile de Giono et Mémoires sauvées du vent de Brautigan ou entre L’insurgé de Vallès et Et quelque fois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey, ou entre La métamorphose de Kafka et Au sud de nulle part de Bukowski ou… je peux continuer longtemps comme ça…
 
Philippe Chauché
 
 
 

 

samedi 25 mars 2017

Patrick Dubost et Brigitte Baumié dans La Cause Littéraire





 
« On dit “on” comme on écrit / sur le dos rond d’un moine / on se dit que le silence est rond aussi / on taille un arbre / on taille un arbre à la mesure du silence / on admet quelques oiseaux / on attribue un bruit pour chaque oiseau / chaque seconde / mais sans toucher au silence / on ajoute un graffiti parmi ceux de toujours / on affirme que “tout fait poème” / on prend  ses désirs pour des réalités / on existe bien sûr encore un peu / mais très peu / très très peu / on est presque plus rien / comme un bruit / un souffle suspendu dans un parfait silence », 13 poèmes taillés dans la pierre, Patrick Dubost
 
3 poèmes taillés dans la pierre ont cette force tellurique, qui vient de la pierre – l’écrivain devient tailleur de texte : phrases gravées dans « la pierre blanche et crayeuse du langage », phrases infinies qui épousent les obliques, les angles, les triangles de la Chartreuse Notre-Dame-des-Près de Neuville-sous-Montreuil où elles ont été façonnées et polies par Patrick Dubost. L’art rare de l’écrivain s’écoute et se voit, ses textes, ses poèmes, ses phrases, ses mots, résonnent entre les pierres, ils ont la même patine.
 
« On sait que peu de mots tombés dans un lieu silencieux… »
 
Ces 13 poèmes taillés dans la pierre se nourrissent de résonnances et d’échos – on avance avec trois mots à la ceinture –, on les imagine tracés à la craie blanche sur les pierres du monastère, en souvenir de l’imprimerie des chartreux, des architectes qui l’ont dessiné et fait s’élever, dans le silence et le doute. Ecrire pour douter, écrire le temps qui se glisse lui aussi entre les colonnes du cloître, dans la lumière qui « parle un peu comme l’on parle en écrivant… ». Ecrire suspendu à son corps tendu vers la lumière – à l’orée d’un monde ciselé par les vents et les siècles –, attentif à – cette chouette au regard scientifique – et à l’ordonnancement des mots et des phrases. Ces poèmes se bâtissent pierre à pierre dans les angles romanesques de la Chartreuse.
 
« Par la fenêtre, elle regarde les arbres défiler / le nom des arbres / ou plutôt / faire le lien entre les visages des arbres et / leurs noms…
 
 

Bouleau, chêne, hêtre, mélèze, orne et frêne / se mélangent les branches et les radicelles », Paysages intermittents, Brigitte Baumié.
 
Comme un film qui passerait au ralenti, oubliant les 24 images par seconde, le livre de Brigitte Baumié défile sous nos yeux à la vitesse d’un regard qui se pose et qui se repose. L’enfance, la rêverie, le présent, des paysages – Enlacement des lignes du temps –, ailleurs, elle, voilà les axes autour desquels tournent au ralenti ces Paysages imaginaires – Des visages défilent. Des milliers de visages assis sur le bord. La force du livre est d’ouvrir des brèches de fictions et de frictions dans le défilement du livre – un arrêt sur un mot, comme on le dit sur une image. Brigitte Baumié saisit la joie et l’effroi de l’enfance, où rien n’est important sauf les fantômes – Quand il vient à la maison, il faut le surveiller en permanence parce que c’est sûr qu’un jour ou l’autre il cherchera à nous empoissonner –, elle saisit le Présent qui se compose et se décompose sous ses yeux – Il pleut à rayure. Sur la vitre la vitesse dessine une musique entendue il y a très longtemps –, et se glisse dans l’ailleurs – Dérive infinie. C’est à chaque ligne passionnant : éclats de fictions, et d’événements, éclairs de vie(s) et louanges des instants. L’auteur voyage, comme dans un Tour du Livre en 80 mondes.
 
Une nouvelle fois, Antoine Gallardo prouve qu’être éditeur c’est non seulement choisir avec justesse et attention ses auteurs, mais aussi, et ces deux livres, 13 poèmes taillés dans la pierre et Paysages intermittents, en sont la preuve lumineuse, choisir son imprimeur – Yenoa –, avec en tête ses papiers – Fedrigoni ici – et le corps des textes – Minion 12 et 10,5 –, ses couvertures, son foulage pour le livre de Patrick Dubost, avec le chiffre 13, qui s’inscrit en creux dans corps de la couverture. Tout un art d’artisan façonné pour quelques amateurs, les tirages restent limités entre 500 et 800 exemplaires.
 
Philippe Chauché
 
 
 

jeudi 2 mars 2017

Beauté dans La Cause Littéraire




« Et voici l’événement : un éclair en plein jour, un coup de foudre sans le moindre orage. C’est stupéfiant et très bref. Zeus vient de parler, on est traversé par cet éclat, on en pleurerait de joie. Il est donc toujours là le vieux Zeus, « l’assembleur de nuées », le Père ? On est pétrifiés, on ne bouge pas, on se tait ».

Commençons par le commencement : Beauté est un roman qui ne se lit pas comme un autre. En même temps que nos yeux fixent les lignes imprimées, les pages enchantées, nos oreilles écoutent Les suites françaises de Jean Sébastien Bach sous les doigts de Glenn Gould, la connexion nerveuse est parfaite, le roman des sens s’ouvre, comme un enchantement – Il a un drôle de geste hiératique pour souligner une brève interruption, il tend le bras en avant, paume ouverte –, et tout s’éclaire ! Le pianiste et l’écrivain : même concentration, même justesse de style, de ton, même vivacité, foisonnement, richesse, justesse, même légèreté, concentration, éloignement du monde et présence au Temps, même musique, et quelle musique ! Beauté est un livre heureux et musical, un livre enchanté. Preuve s’il en est, que la littérature s’entend, s’écoute, comme la musique se voit, elle vérifie la vérité d’un roman, son style, ses manières et sa matière. Les romans de Philippe Sollers s’écrivent et se lisent en musique, ce n’est pas un effet de style, rien de démonstratif, la musique est cette aventure romanesque, le roman cette partition éclairée et éclairante.
 
« J’ai prié pour Empédocle, à Agrigente, dans le grand temple dorique de la Concorde ».
 
Beauté s’écrit sous la protection des dieux grecs – Zeus, Athéna Aphaïa, Apollon, Poséidon – quels noms ! –, d’Hölderlin qui en son temps a tant et tant admiré la belle Garonne lors d’un séjour à Bordeaux – ce n’est pas une ville, c’est un pays, un royaume, une planète –, de Lisa, la pianiste baromètre du narrateur, Beauté mise en musique – L’immortelle beauté la protège –, d’écrivains immortels et de livres qui le sont tout autant, écrins protégés de la surveillance ambianteBeauté saisit aussi la contre-beauté – rien de plus opposé à la musique de Bach, de Haydn, de Mozart ou de Webern –, qui est à l’œuvre sous nos yeux. Une œuvre au noir : guerres, massacres, bombes, égorgements, terreurs, mensonges et rumeurs, blablas religieux et mortifères, mais aussi laideur, les dollars fissurent l’art, et les marchands du temple s’en réjouissent. Les couplets désaccordés du nihilisme, que l’écrivain met en pièces depuis des décennies, s’invitent à nouveau au bal du siècle nouveau. D’une terreur l’autre, d’un roman l’autre, le style contre la terreur, on pourrait presque parler de chanson de geste. Montaigne s’y employait déjà en son temps dans sa librairie, Sollers quant à lui, virevolte dans son île, à Bordeaux et Athènes, protégé par Athéna, Hölderlin, Aliénor d’Aquitaine, Picasso et Empédocle, et comme Montaigne, il écrit, autrement dit, il vit. Il manie des formules magiques – je ne cherche pas je trouve ! –, latines, grecques et françaises. La langue ne capitule jamais et la musique résiste, le narrateur de Beauté le prouve à chaque page.
 
« Vous vous déployez en , vous vous retirez en mi, vous recommencez en ut, vous vous reposez en fa. Vous attaquez en sol, vous vous consolidez en si, vous faites semblant de dormir en la ».
 
Commençons par le commencement, autrement dit par l’art du roman, tout l’art de Beauté vibre d’une floraison de citations, comme tant de fleurs et d’étoiles : Pindare, Genet, Apôtres, Homère, dictionnaires illustrés – merveilleuses boussoles. Beauté est une langue de feu, en feu, un roman du savoir et de la saveur. Difficile d’imaginer un roman de Philippe Sollers qui ne conjugue ces deux mots – chers à Roland Barthes – ces deux principes romanesques. Le verbe de la passion de l’Histoire et de la Science, de quelques écrivains, le goût des fleurs et la saveur des dieux grecs. Fidélité de l’écrivain à la beauté : un dessin, un visage, une musique, une fleur, un oiseau, une sculpture, une phrase, une étoile, une toile, un prénom. Dans Beauté, elle se nomme Lisa, pianiste, grecque de sang, légère, musicale, enchanteresse, elle vient de très loin, d’Ithaque, et elle est partout à sa place, comme une déesse : Zurich, Varsovie, Berlin, Prague, et Bordeaux, au bord du fleuve et sous les arbres. Il suffit d’un piano pour que la joie surgisse – que ma joie demeure ! Beauté est le roman de ce surgissement, de cette élévation, le roman d’un écrivain à l’oreille aiguisée, comme on le disait d’un peintre mutilé, et comme son ancêtre sur les chemins d’Arles, il entend avec ses mains agiles les voix des dieux et des hommes – tout sauf impénétrables ! Il écrit à l’oreille, au stylo plume, peut-être même au pinceau de soie ! Beauté est une suite française, qu’il faut lire à l’oreille.
 
« Vous ouvrez les yeux, l’évidence est là. Vous êtes étonné, chaque matin, que votre cœur vous ait conduit aussi loin. Vous auriez dû vous effondrer ou vous égarer cent fois, mais votre ange gardien vous protège, ou plutôt votre « déesse aux yeux pers ».
 
Philippe Chauché


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