mercredi 26 avril 2017

Roland Jaccard dans La Cause Littéraire


" Fieffé égoïste, je me soucie peu des autres, surtout quand je ressens de leur part une sollicitude excessive. Je revendique ma solitude avec obstination. C’est d’ailleurs la seule rébellion qui vaille ».
« La morgue avec laquelle mon frère revendique son indépendance et justifie sa muflerie m’a toujours laissé pantois. Il se réclamait de Stirner, de Nietzsche et de Cioran. Poussé dans ses derniers retranchements, il s’en tirait avec une pirouette, quand il ne vous jetait pas au visage un aphorisme d’un nihiliste viennois ».
 
Station terminale est le dernier voyage romanesque, du plus amusant des nihilistes suisses. Roland Jaccard qui a longtemps et avec talent dirigé la collection Perspectives Critiques du PUF, édité Georges Sanders (1) et Rüdiger Safranski (2), fréquenté Emil Cioran, lu Schopenhauer, publié des chroniques dans un quotidien du soir, écrit quelques livres – Les chemins de la désillusion, La tentation nihiliste, Une fille pour l’été – où il dévoile ses passions amoureuses, philosophiques, littéraires et cinématographiques.
 


 
 
L’écrivain oisif qui fréquente les palaces et le café du Flore, où il filme ses rencontres amusées et paradoxales, signe là un petit roman électrique et électrisé. Station terminale est donc son dernier roman après sa mort, le dernier journal d’une faillite annoncée, commenté par son frère. Un roman de sexe et de sarcasmes, d’aéroports, et de Palaces, comme on le disait au siècle passé de gare, écrit entre la Suisse et l’Asie, entre Lausanne et Tokyo. Deux vies se regardent, celle de Roland, l’écrivain sulfureux, et celle de son frère, le lecteur honorable, l’homme sans histoire, trop sage pour être vraiment sérieux, dédicataire des envolées diaboliques de Roland.
 
« J’avais même un frère. Un peu falot. Il ne jurait que par Sartre et Camus, le pauvre. Il a même soutenu le Mouvement de Libération des Femmes… un vrai révolutionnaire en peau de lapin ! »
« Qu’il se soit senti plus proche de Cioran que de Sartre, je suis prêt à l’admettre. Mais pourquoi tant de mépris, tant de misogynie et si peu de compassion ? Faut-il avoir un cœur sec pour évoquer un frère qui ne désespérait pas d’être un jour son ami en ces termes ! »
 
Station terminale est le dernier roman d’amour d’un cynique – Le cynique est l’homme qui rappelle à Dieu qu’il fait fausse route –, un rien oisif, amateur de jeunes femmes asiatiques, de ping-pong, de palaces, de piscines, et d’aphorismes explosifs. Station terminale est le journal d’un homme qui a un stylo à la place du cœur, qui pratique l’art de la rupture, s’en mord les doigts, et n’en dit mot, fidèle à quelques écrivains de la désespérance amoureuse et lettrée, et qui finit par rencontrer Marie, une nouvelle liaison dangereuse qui dure encore.
 
« La jeunesse est une calamité, répète-t-elle. Vivement la guerre qu’on rigole ! Bref, elle n’est ni pacifiste, ni jeuniste, ni féministe. Un spécimen assez rare de pétroleuse : il était assez naturel qu’elle s’éprenne de moi ».
 
Roland Jaccard, comme son complice Cioran, est trop doué pour se suicider. Ce roman lui permet une nouvelle fois d’inventer une fin rêvée, en compagnie de sa belle amie – Il était temps de monter dans ce train qui part pour nulle part. Elle avait sa place réservée à côté de moi –, une fin hollywoodienne, complice des grands suicidés qu’il admire, une sortie de route, belle métaphore d’un roman en devenir, et qui est devenu. Roland Jaccard est au bout du compte un écrivain de l’allégresse et du désespoir amusé. L’amateur d’aphorismes et de Pinot Noir est décidemment trop jeune pour mourir, c’est ce qu’il doit murmurer à l’oreille de son complice japonais Richard Brautigan, en regardant son Smith & Wesson, son arme romanesque.
 
« Arthur Schnitzler et Stefan Zweig du côté viennois. Henri-Frédéric Amiel et Benjamin Constant du côté suisse romand. Quel bel héritage ! Je ne pouvais rêver mieux ».
 
Philippe Chauché
 
 
(1) Mémoires d’une fripouille
(2) Schopenhauer et les années folles de la philosophie


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jeudi 13 avril 2017

Alexander Dickow dans La Cause Littéraire

 
 
 



 
« Vers la fin novembre apparaît sur les étals un genre de tomate d’un orangé irritant et maladif, un orangé aux splendeurs fictives, aux fièvres acides. Le présentoir de ces fruits moulé comme un carton d’œufs empêche que des chairs ne s’entrechoquent ou s’éclatent ».
 
Rhapsodie curieuse est un livre de chants, de contes d’éclats, d’envolées, et de pirouettes dans et avec la langue. Au tout début était le kaki – un mot grec (diospyros), japonais (kaki), algonquin (piakimina) –, ce fruit rare qui se livre à nos yeux et à nos papilles vers la fin novembre, un fruit qui, comme l’auteur, en sait plus qu’il ne veut bien en montrer, et qui s’épanouit dans cette rhapsodie. Comme le petit livre d’Alexander Dickow, il faut ouvrir un kaki pour le voir, comme pour le croire d’ailleurs. L’écrivain, tel un rhapsode, porte sur la place littéraire ses contes – Vivaient en Chine un père avec un fils, Yang Wu et Yang Mo, apiculteurs l’un et l’autre… Dans un lointain tout au fond d’ici vivait un grand roi nommé Lev, généreux, sensible et tyrannique… – et notations, ses aventures où les phrases et les mots se décousent, se retournent, s’aiguisent, dans un livre singulier, qui comme le fruit dont il porte le nom, aiguise lui aussi l’appétit, avec une vive envie de langue et de langues.
 
 
 
Goûter les mots, goûter aux mots (l’éditeur Louise Bottu a tout d’un goûteur de romans), comme l’on goûte la chair d’un kaki, des mots râpeux ou âpres, des mots tanniques, acides, des mots et des phrases qui inventent d’autres résonnances, des mots et des phrases qui sont des approximations ajustées avec précision et rigueur. Les choses ont des noms, et les mots sonnent comme une romance.
 
« Les groseilles à maquereaux que mon beau-père appelait des pétasses,
Et puis la sucrée grenadille,
Le madd du Sénégal telle une bardane acidulée piquante,
Le durian fameux au fumet à nul fruit pareil, puis le coing frais et la carambole… »
 
Rhapsodie curieuse est le livre des fruits frais et des mots juteux. Un roman qui glane sur les étals des paysans et des paysages, en se décalant – rendre du jeu aux pieds –, quelques fruits juteux et colorés. Alexander Dickow, lecteur éclairé de Queneau et de Ponge, mais aussi de Rabelais, de Cendrars et de Tzara, se plaît à faire frissonner la syntaxe, et reconnaît aimer la justesse de l’entorse et du déboitement, ouvrez un fruit et tout adviendra. Alexander Dickow pratique l’art des digressions astronomiques. S’il semble s’éloigner de son sujet, et du kaki, s’il paraît vagabonder ce n’est qu’en apparence. Il suit son chemin, le kaki n’est jamais très loin, même lorsqu’il devient japonais. Il passe, non sans s’en amuser, du kaki aux nèfles et des nèfles aux mesles – … l’antique fruit d’hiver, originaire d’Asie Mineure, appelé aujourd’hui nèfle d’Allemagne, cultivé en Europe de l’Ouest depuis plus de deux mille ans, enfin tombé en désuétude et devenu inconnu, si ce n’est pour désigner une chose sans valeur, un rien. C’est un délice et ce n’est pas rien ! Comme dans le conte du roi Lev, il énumère les noms des fruits qui glissent sous ses doigts, le temps d’en retrouver le velouté, le fruité, la couleur, le miracle, qui est n’est autre que celui de l’amour.
« Dans notre monde si étroit, une poignée de mots pour en dire un peu et moins encore qu’on pourrait toucher. Une poignée de mots comme un remède, une poignée de mots à se triturer en patience, comme Galatée façon Pygmalion ».

Philippe Chauché

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lundi 10 avril 2017

Gérard Guégan dans La Cause Littéraire

 
 
« Avec le temps, c’est devenu un réflexe : lorsque Hemingway se prépare à affronter l’inconnu, il ne se libère de ses angoisses qu’en bâtissant une fiction dans laquelle les dès roulent en sa faveur. Il appelle ces moments-là des Ballades avec un autre soi-même ».
 
Deux écrivains, deux anciens compagnons de route du Parti Communiste, l’un sur tous les fronts où se vérifie l’art de la vie et du roman – l’Espagne en guerre sociale, l’Italie, les armes, les taureaux et les femmes, l’Afrique, Paris et les peintres, autant de théâtres des opérations –, l’autre signe le plus beau braquage de l’histoire du roman noir, flirte avec la nuit, l’alcool, un Faucon Maltais et Hollywood. Deux compagnons écrivains, détestés par McCarthy et sa clique, suivis de près par le FBI, deux frères d’armes qui se sont perdus de vue, fâchés, séparés par des mots, et un océan. Et puis Hemingway décide un jour de quitter son repaire dans les Rocheuses pour tenter de retrouver son vieil ami, le temps presse se dit-il, alors le vieil homme se lance dans une nouvelle aventure.
Il traverse l’Amérique et échoue dans un taxi que conduit Geena, une jeune femme noire, pour le moins troublante. Le mélodrame est annoncé et amorcé, le roman se dessine, nourri des concordances du temps et des télescopages. En trois dialogues et deux situations, nous sommes à la fois au cœur d’un roman d’Hemingway et d’une histoire de Sam Spade signée Hammett, force des dialogues, vivacité des situations, roman inspiré, visité, électrique comme dans une scène de North by Northwest d’Alfred Hitchcock. D’autres personnages s’inviteront, un cinéaste et son fils, Dorothy Parker, un agent du FBI, et l’ombre permanente du sinistre Edgar Hoover.
 
 
 
« Ses soûleries à répétition, son donjuanisme effréné, son goût des femmes à la dérive et sa fréquentation des bas-fonds n’étaient pas séparables de ses livres, de ses pensées et de ses activités politiques ».
 
Deux écrivains, saisis par instants de remords, à chacun son remords, à chacun ses morts, dont la rencontre hautement littéraire fait advenir l’histoire politique du siècle passé, Moscou, Staline, l’Espagne en guerre et en révolution(s), le POUM, mais aussi le FBI, la révolte armée des noirs, la traque de compagnons de route des communistes américains, mais aussi Drieu dont l’ombre dramatique se pose sur ce mélodrame. Ce roman est l’histoire de ces deux écrivains au pied du volcan américain, sous le regard et la plume vive et libre d’un autre écrivain, Gérard Guégan.
 




 
« On ne devient écrivain qu’avec le concours de ses oreilles. Si vous savez écouter, vous saurez trouver les mots justes ».
 
Trois écrivains qui savent écouter, et donc écrire et lire, et pour l’un éditer. Ils écoutent du jazz, le cliquetis des machines à écrire, le silence des arènes, les clubs, la rue, les balles des franquistes, et tant et tant d’écrivains, Flaubert, Stendhal, Aragon, Drieu, des russes et des américains. Deux américains et un français tout aussi présents à la langue et à sa musique, deux langues pour trois styles. L’oreille fine, attentif et témoin actif des années de révoltes. Paris Mai, et ses passions, Paris Mai et ses révoltés. Paris Mai, et l’art du dialogue, cette mèche lente qui enflamme le roman. Paris Mai et cette manière unique de conduire un récit, par touches vives et précises, frapper juste et frapper fort bien ancré sur ses phrases, le roman comme art martial. Hemingway, Hammett, dernière, est un éblouissant roman, un fascinant tête à tête, un corps à corps, un mano a mano entre Hammett et Hemingway. Les deux géants ont encore un roman à écrire, et ce sera d’évidence le dernier, il fallait qu’avant que tout ne s’effondre, en 1961, un cancer pour l’un, un suicide pour l’autre, qu’ils se revoient une dernière fois, et ce roman est celui de cette dernière fois.
 
Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/hemingway-hammett-derniere-melodrame-gerard-guegan

dimanche 2 avril 2017

Thomas Vinau dans La Cause Littéraire






Ouvrir un livre de Thomas Vinau, c’est mettre à jour des pépites, des éclats romanesques, c’est vif, précis, lumineux, souvent soyeux. Thomas Vinau a l’art de saisir un mouvement, une couleur « Il y a ce bleu immense au-dessus de sa tête, un bleu sans limite, uppercut, percutant, un bleu ouvre-boîte et son crâne est une conserve tempérée que ce bleu vient décortiquer », un geste. La nature s’y glisse, le doute s’y perd parfois, les mots s’échappent et vibrent d’étranges passions. L’écrivain est un romancier du geste, du corps à corps. Si c’était un animal ce serait une belette, sautant de ligne en ligne, de page en page, curieux, savoureux, savant des saveurs du monde, au coin de sa maison, dans son jardin, il marche, sous le soleil ou la pluie, il déploie ses mondes, et l’on ne s’en lasse jamais. « On dirait / le ventre d’une baleine / un rapace / aux ailes de neige / une géante de craie / qui se déplie et de déploie ».


 
La Cause Littéraire : Ce début d’année littéraire est marqué par 2 nouveaux livres (en attendant d’autres publications !), « Collection de sombreros ? » et « Il y a des montres qui sont très bons ». Un recueil de très courtes histoires, des histoires oubliées, comme un manuscrit jeté à la poubelle, et qui s’en échappe écrivez-vous en hommage à Richard Brautigan (l’un de vos compagnons de lecture et d’écriture), et illustré par votre éditeur Vincent Rougier, et puis un recueil de poèmes, où les « nuages dessinent des tigres sauvages ». Nous pourrions commencer par tenter de définir ce que vous entendez par poésie, par fiction, par récits ?
 
Thomas Vinau : Ha bin ça commence sérieusement tout ça. Ce ne sont pas des questions que je me pose tous les matins en me rasant. Y’a qu’à voir l’état de ma barbe. Mais bon je vais tenter la chose. Disons que la poésie c’est d’abord pour moi un positionnement, un pas de côté, un point de vue. Elle se cache dans les rouages d’une mécanique toute simple qui va du voir-autrement-pour-dire-autrement au dire-autrement-pour-voir-autrement. Le récit lui, a une autre cible en ligne de mire, celle de raconter dans toutes les variations sémantiques du mot. Quant à la fiction elle se place au revers d’une tentative (vaine d’après moi) de n’écrire que le vrai, à l’inverse donc de toutes les démarches de sciences humaines ou de philosophie. Une fois ces trois définitions posées, je reprends une gorgée de café et je me situe parce qu’on me le demande et que je suis poli. D’abord toute écriture est fiction, l’homme s’invente en se racontant et le mensonge dit autant de lui que la vérité, donc déjà, j’abandonne le chemin des sciences humaines et autres et je me dirige d’un pas décidé vers les fictions parce que je crois qu’elles ont le pouvoir de dire des choses de nous que ne peuvent pas dire les sciences humaines. Je décide d’écrire, de raconter. Mais je n’y parviens pas vraiment jusqu’à ce que je rencontre la poésie, sa lecture et sa pratique, qui affute mes yeux et qui nettoie ma langue de toute sa graisse. Et en particulier la poésie américaine (les Bukowski, Carver, Brautigan et compagnie avant de rencontrer la poésie française contemporaine) qui me montre joyeusement qu’elle a tous les droits, qu’elle peut aller directement de la vie à la vie, qu’elle ne s’épargne aucune forme de réalité, que plus elle est simple plus elle est efficace, qu’elle peut se servir de tous les registres (du plus soutenu au plus familier), tous les tons (du plus grave au plus léger), aborder tous les sujets (des plus triviaux aux plus nobles), bref qu’elle peut tout faire tant qu’elle est honnête et même raconter des histoires. Et c’est là que les domaines se mélangent. Et c’est là que je trouve mon petit coin. La poésie peut être narrative, raconter des petites scènes, des histoires, se servir du récit comme d’une corde à son arc puisqu’elle est flèche d’un cœur à l’autre. Et puis je me suis rendu compte que la pratique de la poésie avait modifié ma façon d’écrire. Passé la boue au tamis. Et qu’elle me permettait de mieux écrire des récits. De mieux raconter. Alors j’habite dans cet entre-deux. Et je laisse aux libraires aux éditeurs et aux lecteurs le soin de classer mes petites saloperies dans l’une ou l’autre des rangées de leurs bibliothèques. Pour ce qui est des deux ouvrages récents, poésie et narration sont totalement mêlées. Sous la forme de petites micro-fictions pour Collections de Sombreros ? qui disent l’aventure de chacun chaque jour. Et sous la forme de poésies narratives pour Il y a des monstres qui sont très bons, du jeu, de l’exploration, le bizarre familier, l’étrangeté intime, nos vies de monstres tendres.
 
 
 
Depuis plus de dix ans vous ne cessez d’écrire, des petits livres, parfois illustrés, chez des éditeurs souvent modestes et discrets : Vincent Rougier dès le premier livre, mais aussi, Cousu main, Le Pédalo ivre, Alma, La Boucherie Littéraire, ou encore La Fosse aux ours, Donne à voir, et Le Castor Astral. Des noms de maisons d’édition qui pourraient être des titres de vos livres (titres toujours réjouissants et fantaisistes pour le lecteur curieux). Comment se font et se sont faites ces rencontres avec vos éditeurs ? Vous vagabondez de l’un à l’autre ? Vous êtes fidèle à plusieurs éditeurs ?
 
A la base je ne connaissais personne. Je propose mes projets à des éditeurs qui me plaisent. Petits ou grands. J’ai commencé à publier en poésie, il y a dix ans. D’abord revues, puis internet puis petit éditeurs. Jamais à compte d’auteur. La poésie est un monde foisonnant, très vivant, assez précaire, mais où les gens se mouillent, dans lequel s’agitent beaucoup de petits bras de l’ombre qui défendent une même cause et un même goût. Seulement c’est une niche comme on dit, c’est à une autre échelle, des tirages moindres, pas de presse, peu de lecteurs, pas beaucoup d’argent. Mais du coup aussi, le revers du revers de la médaille, une vraie liberté, un vrai souci de l’objet, des rencontres, des gens, des textes. C’est un milieu qui a ses qualités et ses défauts comme partout, ses égos, ses écoles, mais ce n’est pas la mare aux requins. Et moi c’est l’endroit où je suis né en tant qu’auteur, on m’y a adopté, rejeté parfois, mais j’y ai grandi. Et mis à part un ou deux rares cas où humainement ça n’a pas marché, je leur reste fidèle. Et si vous regardez, il y a souvent plusieurs projets, au fil des années on se retrouve. Mais je n’ai jamais renoncé à être diffusé plus largement, défendu, voire même soyons fou un peu payé pour ce que je faisais. J’ai eu la chance au moment où je trouvais ma forme et où je recommençais à aller un peu plus sérieusement vers la narration, vers le roman, donc dans un domaine moins confidentiel, de rencontrer Alma, grâce à Décapage et Jean-Baptiste Gendarme. Depuis on avance ensemble et je grandis avec eux. Et tout en faisant un beau travail d’éditeur, ils me permettent d’atteindre un peu mieux les lecteurs. Grâce à eux en plus je suis en poche chez 10/18, l’éditeur de tous les américains que j’admire. Depuis des années je rêvais à des éditeurs comme Le Castor Astral ou La Fosse aux ours, pour leurs catalogues, leur intégrité, leur travail. Et voilà qu’ils finissent par rencontrer mes textes et qu’à présent j’y suis. Donc je suis comblé. J’ai 4 familles. Celle de ce qu’on appelle la microédition de poésie, à laquelle je veux rester fidèle (ce qu’on peut voir ce printemps avec Vincent Rougier, ou le Pédalo Ivre). Il y a « les historiques » comme Gros textes ou Les Carnets du dessert de lune, Motus ou Donner à voir pour les albums jeunesse, mais aussi ceux qui me permettent des collaborations avec d’autres artistes comme Le Réalgar, La Boucherie Littéraire ou Cousu Main, et puis j’aime bien les façonneurs d’objets comme les Fireboox de Voix éditions, ou les si beaux livres faits-mains des Venterniers-Nuit Myrtide, ou de Sun-Sun. Deuxième famille, Alma et 10/18 pour mes romans. Troisième, La Fosse aux Ours (qui fêtent leurs 20 ans cette année) pour mes proses poétiques. Et celle enfin du Castor Astral pour mes Clochards Célestes et une partie de mon travail poétique. Suivant l’objet et le projet je propose aux uns ou aux autres.
 
Nous évoquions Richard Brautigan, dont vous dessinez le « portrait » dans « 76 clochards célestes ou presque » (Le Castor Astral), un livre où l’on croise également d’autres écrivains qui semblent vous accompagner depuis longtemps : Pierre-Autin Grenier, Nicolas Bouvier, Charles Bukowski, Auguste Le Breton, Jules Renard ou encore Jack London et Cravan, le poète boxeur. Des écrivains au bord de la chute, des « sales types », des « voyageurs légers » écrit Eric Poindron dans sa préface. Pour vous ce sont des compagnons de littérature qui vous ont « invité » à écrire ? Comment d’ailleurs est née cette passion littéraire, cette nécessité d’inventer des mondes, de conjuguer poésie, fiction et récits, de décrire ou d’inventer le monde, les mondes qui vous entourent ?
 
76 Clochards célestes ou presque est un livre d’amour. Ce ne sont que des portraits d’auteurs et d’artistes que j’aime, qui m’ont nourri, consolé, renforcé, parfois sauvé. Dans une vie il y a des rencontres. On peut rencontrer des humains et on peut rencontrer des livres. Et lorsque la rencontre se fait pour de vrai le trou est un peu plus grand dans le mur, et il y a un peu plus de lumière et de chaleur qui entre. Il y a une longue liste de remerciements à la fin, des revues, des humains, des auteurs, parce que nous ne sommes que des relais. Pour mon histoire personnelle, très vite les arts en général puis la littérature en particulier se sont imposés comme les seules choses, avec l’amour et la fête, qui valaient le coup. C’est la seule chose que j’ai faite vraiment sérieusement dans la vie. Avec ma famille. C’est la place que j’ai trouvée dans ce drôle de monde pour continuer à profiter du spectacle, continuer de voir l’horreur et la merveille, à regarder la vie dans les yeux sans devenir fou, sans brûler trop vite.
 
Dans Initiales, le Magazine des libraires indépendants, vous précisiez : « Je ne suis pas du tout dans l’autofiction, plutôt dans la narration intime », des narrations qui s’aventurent parfois sur les terrains de jeux d’enfants, vous affectionnez la lumière, le chant des oiseaux, les éclairs électrisants, la terre, les sentiers, les chants d’oiseaux, les fleurs, les promenades amoureuses qui réveillent les souvenirs, décrire les dérives, l’instant de la chute, évoquer le hasard, les doutes et les tremblements, toujours avec une grande attention portée aux mots choisis, et la précision d’un artisan écrivain, sans chichi, mais avec à chaque fois le plaisir d’écrire et de décrire. Vous souscrivez à ces remarques ?
 
Complétement. Et je vous en remercie. J’essaie de capter, de voir, les petites choses qui nous sauvent ou qui nous achèvent. « Bricoler dans l’essentiel » dit Pierre Autin-Grenier à propos de la poésie. Garder le plaisir de la bricole et garder le souci de l’essentiel. C’est le chemin de toute une vie. S’amuser aussi, se jouer de la farce qui nous joue. Rire de nous. Sans se moquer. J’essaie d’écrire honnêtement sans tomber dans la facilité. C’est pas facile. Parfois j’y arrive je crois, parfois pas. Et pour ça je me sers plutôt de la matière que je connais. De ce que j’ai vécu, de ce que j’ai sous les yeux. De ce que je peux pêcher dans ce gros fleuve boueux. Je ne veux pas limiter le récit, plutôt trouver la matière juste pour inventer avec. Depuis deux ou trois ans je vais voir un peu ailleurs si j’y suis aussi. J’essaye d’élargir. Continuer à creuser, mais élargir. Pour ne pas m’enfermer, pour ne pas trop me reposer et pour m’amuser. Pour ce qui est du roman, je pense que les trois premiers formaient un ensemble qui est achevé maintenant. Le prochain qui arrive en septembre chez Alma est une nouvelle étape, un projet très important pour moi. Que j’ai mis trois ans à écrire. Plus éloigné de ma matière du quotidien, de l’intime et en même temps plus proche de ce que je suis, dans lequel je livre des choses qui m’animent profondément. Il s’appelle Le Camp des autres.
 
Enfin qu’est le livre que vous rêveriez d’écrire, et celui déjà écrit par un autre, que vous auriez aimé imaginer ?
 
Un mélange entre Moby Dick de Melville et La route de Cormac McCarty ou entre Serpent d’étoile de Giono et Mémoires sauvées du vent de Brautigan ou entre L’insurgé de Vallès et Et quelque fois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey, ou entre La métamorphose de Kafka et Au sud de nulle part de Bukowski ou… je peux continuer longtemps comme ça…
 
Philippe Chauché
 
 
 

 

samedi 25 mars 2017

Patrick Dubost et Brigitte Baumié dans La Cause Littéraire





 
« On dit “on” comme on écrit / sur le dos rond d’un moine / on se dit que le silence est rond aussi / on taille un arbre / on taille un arbre à la mesure du silence / on admet quelques oiseaux / on attribue un bruit pour chaque oiseau / chaque seconde / mais sans toucher au silence / on ajoute un graffiti parmi ceux de toujours / on affirme que “tout fait poème” / on prend  ses désirs pour des réalités / on existe bien sûr encore un peu / mais très peu / très très peu / on est presque plus rien / comme un bruit / un souffle suspendu dans un parfait silence », 13 poèmes taillés dans la pierre, Patrick Dubost
 
3 poèmes taillés dans la pierre ont cette force tellurique, qui vient de la pierre – l’écrivain devient tailleur de texte : phrases gravées dans « la pierre blanche et crayeuse du langage », phrases infinies qui épousent les obliques, les angles, les triangles de la Chartreuse Notre-Dame-des-Près de Neuville-sous-Montreuil où elles ont été façonnées et polies par Patrick Dubost. L’art rare de l’écrivain s’écoute et se voit, ses textes, ses poèmes, ses phrases, ses mots, résonnent entre les pierres, ils ont la même patine.
 
« On sait que peu de mots tombés dans un lieu silencieux… »
 
Ces 13 poèmes taillés dans la pierre se nourrissent de résonnances et d’échos – on avance avec trois mots à la ceinture –, on les imagine tracés à la craie blanche sur les pierres du monastère, en souvenir de l’imprimerie des chartreux, des architectes qui l’ont dessiné et fait s’élever, dans le silence et le doute. Ecrire pour douter, écrire le temps qui se glisse lui aussi entre les colonnes du cloître, dans la lumière qui « parle un peu comme l’on parle en écrivant… ». Ecrire suspendu à son corps tendu vers la lumière – à l’orée d’un monde ciselé par les vents et les siècles –, attentif à – cette chouette au regard scientifique – et à l’ordonnancement des mots et des phrases. Ces poèmes se bâtissent pierre à pierre dans les angles romanesques de la Chartreuse.
 
« Par la fenêtre, elle regarde les arbres défiler / le nom des arbres / ou plutôt / faire le lien entre les visages des arbres et / leurs noms…
 
 

Bouleau, chêne, hêtre, mélèze, orne et frêne / se mélangent les branches et les radicelles », Paysages intermittents, Brigitte Baumié.
 
Comme un film qui passerait au ralenti, oubliant les 24 images par seconde, le livre de Brigitte Baumié défile sous nos yeux à la vitesse d’un regard qui se pose et qui se repose. L’enfance, la rêverie, le présent, des paysages – Enlacement des lignes du temps –, ailleurs, elle, voilà les axes autour desquels tournent au ralenti ces Paysages imaginaires – Des visages défilent. Des milliers de visages assis sur le bord. La force du livre est d’ouvrir des brèches de fictions et de frictions dans le défilement du livre – un arrêt sur un mot, comme on le dit sur une image. Brigitte Baumié saisit la joie et l’effroi de l’enfance, où rien n’est important sauf les fantômes – Quand il vient à la maison, il faut le surveiller en permanence parce que c’est sûr qu’un jour ou l’autre il cherchera à nous empoissonner –, elle saisit le Présent qui se compose et se décompose sous ses yeux – Il pleut à rayure. Sur la vitre la vitesse dessine une musique entendue il y a très longtemps –, et se glisse dans l’ailleurs – Dérive infinie. C’est à chaque ligne passionnant : éclats de fictions, et d’événements, éclairs de vie(s) et louanges des instants. L’auteur voyage, comme dans un Tour du Livre en 80 mondes.
 
Une nouvelle fois, Antoine Gallardo prouve qu’être éditeur c’est non seulement choisir avec justesse et attention ses auteurs, mais aussi, et ces deux livres, 13 poèmes taillés dans la pierre et Paysages intermittents, en sont la preuve lumineuse, choisir son imprimeur – Yenoa –, avec en tête ses papiers – Fedrigoni ici – et le corps des textes – Minion 12 et 10,5 –, ses couvertures, son foulage pour le livre de Patrick Dubost, avec le chiffre 13, qui s’inscrit en creux dans corps de la couverture. Tout un art d’artisan façonné pour quelques amateurs, les tirages restent limités entre 500 et 800 exemplaires.
 
Philippe Chauché
 
 
 

jeudi 2 mars 2017

Beauté dans La Cause Littéraire




« Et voici l’événement : un éclair en plein jour, un coup de foudre sans le moindre orage. C’est stupéfiant et très bref. Zeus vient de parler, on est traversé par cet éclat, on en pleurerait de joie. Il est donc toujours là le vieux Zeus, « l’assembleur de nuées », le Père ? On est pétrifiés, on ne bouge pas, on se tait ».

Commençons par le commencement : Beauté est un roman qui ne se lit pas comme un autre. En même temps que nos yeux fixent les lignes imprimées, les pages enchantées, nos oreilles écoutent Les suites françaises de Jean Sébastien Bach sous les doigts de Glenn Gould, la connexion nerveuse est parfaite, le roman des sens s’ouvre, comme un enchantement – Il a un drôle de geste hiératique pour souligner une brève interruption, il tend le bras en avant, paume ouverte –, et tout s’éclaire ! Le pianiste et l’écrivain : même concentration, même justesse de style, de ton, même vivacité, foisonnement, richesse, justesse, même légèreté, concentration, éloignement du monde et présence au Temps, même musique, et quelle musique ! Beauté est un livre heureux et musical, un livre enchanté. Preuve s’il en est, que la littérature s’entend, s’écoute, comme la musique se voit, elle vérifie la vérité d’un roman, son style, ses manières et sa matière. Les romans de Philippe Sollers s’écrivent et se lisent en musique, ce n’est pas un effet de style, rien de démonstratif, la musique est cette aventure romanesque, le roman cette partition éclairée et éclairante.
 
« J’ai prié pour Empédocle, à Agrigente, dans le grand temple dorique de la Concorde ».
 
Beauté s’écrit sous la protection des dieux grecs – Zeus, Athéna Aphaïa, Apollon, Poséidon – quels noms ! –, d’Hölderlin qui en son temps a tant et tant admiré la belle Garonne lors d’un séjour à Bordeaux – ce n’est pas une ville, c’est un pays, un royaume, une planète –, de Lisa, la pianiste baromètre du narrateur, Beauté mise en musique – L’immortelle beauté la protège –, d’écrivains immortels et de livres qui le sont tout autant, écrins protégés de la surveillance ambianteBeauté saisit aussi la contre-beauté – rien de plus opposé à la musique de Bach, de Haydn, de Mozart ou de Webern –, qui est à l’œuvre sous nos yeux. Une œuvre au noir : guerres, massacres, bombes, égorgements, terreurs, mensonges et rumeurs, blablas religieux et mortifères, mais aussi laideur, les dollars fissurent l’art, et les marchands du temple s’en réjouissent. Les couplets désaccordés du nihilisme, que l’écrivain met en pièces depuis des décennies, s’invitent à nouveau au bal du siècle nouveau. D’une terreur l’autre, d’un roman l’autre, le style contre la terreur, on pourrait presque parler de chanson de geste. Montaigne s’y employait déjà en son temps dans sa librairie, Sollers quant à lui, virevolte dans son île, à Bordeaux et Athènes, protégé par Athéna, Hölderlin, Aliénor d’Aquitaine, Picasso et Empédocle, et comme Montaigne, il écrit, autrement dit, il vit. Il manie des formules magiques – je ne cherche pas je trouve ! –, latines, grecques et françaises. La langue ne capitule jamais et la musique résiste, le narrateur de Beauté le prouve à chaque page.
 
« Vous vous déployez en , vous vous retirez en mi, vous recommencez en ut, vous vous reposez en fa. Vous attaquez en sol, vous vous consolidez en si, vous faites semblant de dormir en la ».
 
Commençons par le commencement, autrement dit par l’art du roman, tout l’art de Beauté vibre d’une floraison de citations, comme tant de fleurs et d’étoiles : Pindare, Genet, Apôtres, Homère, dictionnaires illustrés – merveilleuses boussoles. Beauté est une langue de feu, en feu, un roman du savoir et de la saveur. Difficile d’imaginer un roman de Philippe Sollers qui ne conjugue ces deux mots – chers à Roland Barthes – ces deux principes romanesques. Le verbe de la passion de l’Histoire et de la Science, de quelques écrivains, le goût des fleurs et la saveur des dieux grecs. Fidélité de l’écrivain à la beauté : un dessin, un visage, une musique, une fleur, un oiseau, une sculpture, une phrase, une étoile, une toile, un prénom. Dans Beauté, elle se nomme Lisa, pianiste, grecque de sang, légère, musicale, enchanteresse, elle vient de très loin, d’Ithaque, et elle est partout à sa place, comme une déesse : Zurich, Varsovie, Berlin, Prague, et Bordeaux, au bord du fleuve et sous les arbres. Il suffit d’un piano pour que la joie surgisse – que ma joie demeure ! Beauté est le roman de ce surgissement, de cette élévation, le roman d’un écrivain à l’oreille aiguisée, comme on le disait d’un peintre mutilé, et comme son ancêtre sur les chemins d’Arles, il entend avec ses mains agiles les voix des dieux et des hommes – tout sauf impénétrables ! Il écrit à l’oreille, au stylo plume, peut-être même au pinceau de soie ! Beauté est une suite française, qu’il faut lire à l’oreille.
 
« Vous ouvrez les yeux, l’évidence est là. Vous êtes étonné, chaque matin, que votre cœur vous ait conduit aussi loin. Vous auriez dû vous effondrer ou vous égarer cent fois, mais votre ange gardien vous protège, ou plutôt votre « déesse aux yeux pers ».
 
Philippe Chauché


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samedi 25 février 2017

Pascal Arnaud dans La Cause Littéraire



Rencontre avec Pascal Arnaud, inventeur de Quidam éditeur, par Philippe Chauché
 
La Cause Littéraire : L’année 2017 s’annonce sous de beaux auspices, vous publiez en ce début d’année « Elise et Lise » le tout nouveau roman de Philippe Annocque (« Pas Liev » publié en 2015 a fait l’unanimité des critiques et notamment des nôtres), mais aussi « La Disparition de la chasse » de Christophe Levaux, ou encore « Le Chronométreur » du Suédois Pär Thörn, et vous annoncez également un nouveau roman de Gabriel Josipovici et de Karsten Dümmel. Des fidélités à des auteurs mais aussi des premiers romans. Ces choix, cette « politique éditoriale » sont-ils un principe que vous défendez depuis le début ? Ou bien est-ce le métier que vous pratiquez depuis plus de dix ans qui a dicté et dicte ces publications, le savoir et la saveur du métier d’éditeur ?
 
Pascal Arnaud : S’il y a un principe depuis le début, c’est d’avoir une politique d’auteurs, donc d’être fidèle à un travail spécifique qui, dès le départ, n’est pas donné comme tel. La fidélité c’est une vertu pas toujours évidente eu égard aux impératifs de l’économie de marché, mais elle est globalement là : des auteurs, pas des livres.
Reste que le mépris du marché c’est un luxe que je ne peux me permettre, tout comme de céder à la pure folie de l’art pour l’art (je ne suis pas mon propre mécène). Certes je publie Jirgl qui a toujours affiché son mépris absolu pour le marché, mais heureusement pour moi les libraires défendent sa sauvage singularité. Publier un premier roman, c’est lié à ça aussi, donner à lire de l’inédit, prendre un risque plutôt que thésauriser sur l’existant. Ce n’est pas facile. Et ça demande un plus fort engagement. J’aimerais bien un plus grand nombre de libraires plus engagés sur ces critères, mais l’équilibre d’une librairie est parfois si précaire qu’on sait qu’elle doit faire avec les conditions dudit marché, où existe assez naturellement une prime au gros ou au plus évident. L’autre principe, c’est d’essayer de tenir deux fers au feu : littérature étrangère, littérature française à parts égales. Le « métier » ne dicte rien, mes goûts, oui. Et mieux vaut que je sois surpris.
 
Comment est justement née cette aventure éditoriale ?
 
En mai 2012, avec un faisceau de circonstances intimes et une envie de faire quelque chose qui aurait du sens à défaut d’avoir des moyens. Un peu à la va comme je te pousse. Se jeter à l’eau sans trop savoir nager. Un brin présomptueux, un brin timide, un brin osé. Ensuite j’entrelace et tisse et je regarde si ça tient. Ça l’a fait et je l’ai voulu.
 
Comment se font vos choix, vos désirs de livres et d’auteurs ?
 
Certains choix se sont imposés d’eux-mêmes. Le texte au départ était une évidence : le Amor de Maïca Sanconie, Lafargue avec l’Ami Butler, Annocque avec Liquide, Decourchelle avec la Persistance du froid, Verger avec Zones sensibles, Vanderhaeghe et ses Charøgnards, Ysmal et son couple infernal, etc. D’autres se sont effectués par le biais de traducteurs, Martine Rémon pour Reinhard Jirgl et Karsten Dümmel, Michel Volkovitch pour une bonne part de la littérature grecque. Certains étaient dans ma bibliothèque attendant d’être traduits. Des rencontres, des conversations, le net et le hasard ont fait parfois le reste. Quant aux désirs, ils sont rhizome. Il y a tant de livres qui attendent d’être traduits, publiés. Comme ma pratique relève plus de l’artisanat que de l’industrie, les choses se font peu à peu, livre après livre. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a de sacrées surprises à venir. Des textes pour sidérer. Inédits, bien entendu.
 
Comment définir le métier d’éditeur, surtout quelle est votre définition ? Editer c’est avoir du style, ou faire sien celui des auteurs que l’on publie ?
 
Je suis autodidacte, je ne saurais donc définir le « métier ». Ou alors par l’origine : être éditeur, c’est avant tout être lecteur. Puis faire des choix, publier ou pas. Par passion et avec éclectisme parce que je suis lecteur éclectique et à fond dans ce que je fais. Ça ne doit constituer ni un style ni même une « ligne » éditoriale. Disons que je me suis efforcé de faire entendre des voix, d’aider à construire ou faire connaître des œuvres. Dessinent-elles un portrait de l’éditeur ? En profondeur, sans doute une sensibilité, et une intention : celle de ne pas être dans la redite, me surprendre et si possible surprendre. Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne fais pas mien le style des auteurs que je publie, ils sont tous si différents !
 
Souscrivez-vous à cette idée, que vous avez un style dans l’édition, qui se vérifie à première vue par les couvertures de vos livres, leur format, la qualité de l’impression – du travail d’imprimeur, une phrase pour le définir à la fin de chaque ouvrage : « folie convexe ou folie concave, un son rond qui vient voir, flotte puis disparaît », ou encore « que la lumière noire du fêlé soit avec vous » – mais aussi par ceux des auteurs que vous accompagnez, des « feux-follets » dans l’édition d’aujourd’hui ? Leur musique propre, qui ne s’accorde pas à ce qui se publie ailleurs ? Quidam a sa propre musique, ses propres musiques littéraires ?
 
C’est aux lecteurs et aux libraires de dire s’il existe un style Quidam, quelque chose qui au fond lierait tous les livres publiés. Maintenant je ne pense pas qu’on puisse définir ce « style » à la vue des couvertures. En quinze ans il y a eu trois périodes de ce point de vue-là et trois graphistes : moi au tout début (comme catastrophe esthétique), puis Line et Marion Bataille. Aujourd’hui, c’est Hugues Vollant, avec qui je crois avoir trouvé une communauté d’esprit, une attention à ma singularité. Il s’approprie vraiment les textes. Si les livres sont bien habillés, c’est à lui que je le dois. La petite phrase qui désormais clôt chaque livre est récente. Elle n’existe que depuis septembre 2014 lorsque la maison est repartie avec Harmonia Mundi après une période où son existence relevait exclusivement de la survie. Cette phrase a signé donc un retour, puis au gré des textes produits l’état d’esprit du moment, une facétie ou en mode lapidaire un ressenti. Elle provient le plus souvent d’autres livres et d’auteurs dont je ne suis pas l’éditeur.
 
Enfin, comme nous  le disions au début de cette conversation épistolaire, cette année 2017 s’annonce sous de beaux offices, Dümmel, Josipovici, Thörn, et Annocque, en une phrase si vous aviez à définir leur style, leur manière, leur matière, leur univers, que diriez-vous ?
 
Gabriel Josipovici, que je publie pour la cinquième fois, est cet auteur dont je suis très fier d’être l’éditeur. Son œuvre est d’une qualité absolue, profonde, d’une subtilité rare, et l’homme est merveilleux. C’est simple : il est à lire. Il appartient déjà à l’histoire des lettres anglaises. Josipovici, c’est à la fois un intellectuel de haut vol et un artiste. Karsten Dümmel, c’est une affaire de fidélité entre lui, Martine Rémon et moi-même. Il écrit peu. Sa vie d’antan a nourri jusqu’alors deux romans. J’aime l’intégrité de cet homme, qui garde la mémoire de ce qu’il a vécu sans la surjouer. Et son travail de décorticage de ce que fut la Stasi est énorme. Il n’a pas été pour rien conseiller technique sur le film La Vie des autres. Et il n’est pas étonnant que son style laconique, elliptique, raconte en creux une machine à décérébrer et broyer. Pär Thörn, c’est une surprise, foldingue. Du déjanté qui dit beaucoup de notre mode de vie. Surprise que je dois à son traducteur, Julien Lapeyre de Cabanes. Une histoire de cristallisation oulipienne en quelque sorte. Philippe Annocque est à lui seul (mais est-il vraiment seul ?) une mécanique de précision dans l’écriture. Il mène au bout des projets insensés, avec comme constante une manière unique de creuser la question de l’identité sous des formes sans cesse inventives. Il n’est pas assez lu, ou mal lu, je ne sais pas. Ce qu’il fait est pourtant plutôt unique.
 


 
 
La Disparition de la chasse, Christophe Levaux, janvier 2017, 16 €
Christophe Levaux écrit au scalpel, saisit des situations réelles et follement absurdes qu’il fait flamber. Des tics et des tocs de la modernité, il fait son miel, un miel à l’acidité réjouissante. Qu’il mette un pied dans une gare d’acier et de verre – Une bonne grosse cochonnerie – qu’il croise Laurence – Très tôt déjà, elle rêvait d’avenue pavées et de talons qui font clic clic quand ils les foulent –, Jean-Pierre – Il a même pas eu besoin de taper sur le taux d’emploi, Jean-Pierre : d’autres s’étaient déjà chargés de l’envoyer paître au fond des diagrammes – qu’il se glisse dans les bureaux et les auditoriums d’universités, Christophe Levaux déchire l’état du monde. Et dans un grand éclat de rire noir, comme on le disait de l’humour, il ridiculise les bouffons qu’il croque et qui s’offrent à sa plume coupante. Ces vies terrifiantes et terrifiées – la terreur ordinaire –, ces aspirations stupides et bruyantes, ces situations loufoques et follement réelles, des terrains vagues aux terrains de vacances, ces destins échoués, naufragés, s’invitent à la manière de Thomas Bernhard, avec style et rage. Un écrivain est né, et c’est une bonne nouvelle.
 
 
 
Élise et Lise, Philippe Annocque, février 2017, 14 €
Philippe Annocque est un romancier du geste, ses romans sont des chansons (de geste), et il serait bien venu par exemple que quelques cinéastes s’en emparent, car ses personnages virevoltent et s’envolent comme dans une comédie musicale de Vincente Minnelli. Son dernier opus est une merveille, de finesse, de légèreté, de vivacité inventive – On voyait bien qu’elles allaient devenir amies, Élise et Lise. On dirait Élise et Lise, et ça leur ferait sûrement plaisir à toutes les deux, qu’on dise Élise et Lise – un roman gracieux, curieux et dansant. On imagine François Truffaut lisant ce roman et Antoine Doinel faisant la cour à Élise et Lise, à l’une ou l’autre, à l’une et l’autre. Élise et Lise réjouit par son style et ses manières gracieuses, par les champs imaginaires qu’il découvre à chaque page. Philippe Annocque nous surprend à chaque nouveau livre, inclassable, incassable et incasable, fidèle à l’imaginaire poétique, qui est sa révolution permanente. Il aime les contes, il lit des contes, ceux des frères Grimm, alors il écrit un conte – Les contes sont des organismes vivants qui vivent leur vie à travers nous – une aventure littéraire singulière, un jeu de rôles comme dans les films de Jacques Rivette Élise prend l’air. L’air prend Élise. Tout cet air, ce souffle qui la traverse. Philippe Annocque est un écrivain singulier, un peu magicien. On en veut pour preuve : Pas Liev, Quidam, Vie des hauts plateaux, Louise Bottu, ou encore Rien (qu’une affaire de regard), Quidam.
 
Philippe Chauché
 
 

dimanche 19 février 2017

Colin Niel dans La Cause Littéraire



« La tourmente.
Oui, certains disaient qu’Evelyne Ducat avait été emportée par la tourmente, comme autrefois. La tourmente, c’est le nom qu’on donne à ce vent d’hiver qui se déchaîne parfois sur les sommets. Un vent qui draine avec lui des bourrasques de neige violentes, qui façonne les congères derrière chaque bloc de roche, et qui, disait-on dans le temps, peut tuer plus sûrement qu’une mauvaise gangrène ».
 
Seules les bêtes est ce roman de la tourmente. Le roman du vent glacial qui saisit les hommes et les femmes du plateau, qui vient griffer ce territoire oublié, perdu, saisi par le givre. La tourmente des corps et des âmes est au cœur de ce roman polaire. Une femme disparaît dans la tourmente, seule reste sa voiture abandonnée, et cette étrange disparition va révéler ces vies, ces rêves, ces fantasmes qui sommeillent entre les fermes sombres et isolées, dans les ornières des chemins boueux, et dans les bergeries où se blottissent les brebis.
Les corps vont alors se livrer. Alice : Ils s’imaginent que si une histoire commence quelque part, c’est qu’elle a aussi une fin. Joseph : Il y a des jours où t’as pas envie de retourner à l’intérieur. Maribé : Si ce jour où on s’est rencontrées n’avait jamais existé, elle serait encore là. Michel : On ne disparaît pas comme ça. Pas un type comme moi. Et Armand. Seules les bêtes est leur roman, leur récit à la première personne, leurs folies, leurs envies, leurs mots qui se libèrent de la tourmente avant l’éclaircie, et la vérité, éclatante et terrifiante.
 
« Cette nuit-là, vers onze heures ou minuit je dormais toujours pas. Je me suis retourné dans le lit, j’ai sorti la tête de l’oreiller. Et je les ai entendus. Les bruits de l’armoire sous le plancher de la chambre, ils étaient là. Pas forts, assez discrets même, le bois craquait et crissait tout doucement ».
 
Seules les bêtes se nourrit des fantômes qui hantent les personnages, ces ombres qui frappent aux portes des armoires, qui se glissent entre les lignes virtuelles des écrans, ces fantômes qui descendent des forêts et de la montagne, ombres des amours perdus, des espoirs gâchés et des jeunesses dilapidées. Les corps tombent lorsqu’ils se livrent, l’amour se fait en passant, la terreur de la terre et ses rumeurs inondent les peaux, alors qu’une main anonyme tend ses pièges virtuels. Les bêtes seules semblent savoir ce qui se trame dans ces drames. Colin Niel a l’art de se glisser sous la peau frissonnante de ses personnages, dans leurs peurs et leurs folies, leurs envies et leurs rêves, de faire un roman âpre de leurs destins, et de débusquer leurs terreurs anciennes. Seules les bêtes est un roman noir de la terre, du silence des hommes et des bêtes, des frustrations, des douleurs et des joies éphémères.
 
« J’ai fait un sourire dans le vide avec cette idée que quelque chose de nouveau était en train de commencer pour moi. J’ai encore regardé mon ombre et j’ai balancé un caillou pour la provoquer, lui montrer que j’avais pas peur d’elle aujourd’hui ».
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/seules-les-betes-colin-niel

jeudi 2 février 2017

Jean-Claude Claeys dans La Cause Littéraire





Dans les années 80, c’est son imaginaire, sa plume et son crayon qui « illustraient » les couvertures des romans policiers, que publiaient les Nouvelles Editions Oswald. Une collection consacrée pour majorité aux auteurs de langue anglaise, beaucoup d’américains, quelques anglais : Helen McCloy, John Dickson Carr, Robert Bloch, Jack Vance ou encore Howard Fast et John Evans, on y trouvait également des romans noirs de Frédéric Fajardie et de Léo Mallet. On reconnaît immédiatement le style de Jean-Claude Claeys, son dessin en noir et blanc, ses visages, ses corps d’héroïnes, d’hommes déformés par la peur. Le trait est net, vif coupant comme une lame de couteau, un dessin pour une situation, très théâtralisée, une situation pour raconter un roman. En parallèle, Jean-Claude Claeys signe quelques livres scénarisés et dessinés, dont Magnum Song, Lame Damnée (avec Nolane) et La Meilleure façon de tuer son prochain (qui reprend ses fameuses couvertures), un style fait de noirs et de gris, un art de la mise en « scène » de la page, beauté du trait, richesse des combinaisons de gris, de noirs et de blancs, Jean-Claude Claeys manie à dessein les armes du dessin. Son univers doit beaucoup aux films noirs de la Warner ou de la RKO, taxis dans la nuit, rues sombres, clubs de jazz enfumés, femmes fatales, armes de poing, cris et déchirements, musiciens solitaires, c’est toujours Autour de Minuit que tout se joue.
Aujourd’hui l’artiste, le dessinateur d’exception, est loin de Paris, il ne dessine quasiment plus pour les maisons d’édition – « Peut-être est-ce mon imagination mais il me semble qu’il existait un jardin d’Eden appelé Édition » – qui l’ont semble-il oublié. Il dessine chez lui, pour lui, et photographie des plages de Camargue, des bois flottés, des couchers de soleil, qui sont autant d’incendies, des navires qui attendent qu’on les autorise à entrer au port, ses couleurs sont vives et tranchantes, ses détails précis, et il a d’évidence de nouvelles histoires à raconter.
 
La Cause Littéraire : Vous vous présentez comme un « illustrateur de romans noirs », alors comment est née cette aventure dessinée, cette passion qui vous a conduit à dessiner des dizaines de couvertures de livres policiers de la collection Le Miroir Obscur ?
 
Jean-Claude Claeys : Je me souviens que c’est le maquettiste, Marc Walter, qui me contacta pour réaliser les deux premières couvertures d’une nouvelle collection. Jamais je n’aurais imaginé que commençait une aventure qui durerait dix ans. Plus tard, Hélène Oswald m’apprit : « Il convient que j’ajoute une précision. C’est en effet Marc Walter qui vous avait contacté, mais cette demande est à inscrire dans le désir que nous avions alors, Pierre-Jean et moi, de déringardiser les couv. des collections “de genre”. A l’époque, s’agissant du policier, il y avait encore des pin-up en couleurs des années 50, tenant un flingue… ça correspondait aux titres en argot daté de la Série Noire… Parallèlement, au Miroir Obscur nous avons lancé la collection Fantastique/Science-fiction/Aventure, illustrée par Jean-Michel Nicollet. En fait, nous souhaitions avoir des illustrateurs venant de la BD à une époque où le genre explosait… Je crois que le succès de nos collections – outre, bien sûr, de bons textes – a beaucoup tenu à ce choix, qui nous a permis de toucher un public plus jeune… ».
 
Votre travail privilégie le noir et le blanc, la pointe, le trait, le gris, le noir et le blanc, des personnages typés, tout de suite reconnaissables, privés, flics, truands, femmes fatales, c’est le témoignage de vos études académiques ou de votre passion de lecteur et de spectateur de films noirs ou peut-être les deux ?
 
Dans le cadre des éditions Oswald, j’étais totalement libre de ma création. Libre, cela veut dire être responsable, c’est-à-dire être fidèle à l’auteur que l’on illustre tout en apportant une part de sa personnalité. Je crois qu’une bonne couverture est un compromis réussi entre l’univers de l’auteur du roman et l’univers de l’illustrateur. L’idée étant de réaliser un compromis entre cette œuvre et mon propre univers, tout commence par sa lecture. Car je lisais la plupart des romans, certes parfois rapidement car il y a les DEADLINES, mais toujours, et par principe : je ne crois pas que l’on puisse bien illustrer un texte dont on n’a pas pris connaissance. Dans certains cas, disons une dizaine de titres, soit parce qu’il n’y avait pas de manuscrit disponible soit parce que les délais étaient trop courts, Hélène Oswald me racontait la trame de l’histoire et me lisait des passages qui pouvaient donner naissance à une couverture. Mais cette configuration fut exceptionnelle. J’ai aussi collaboré, par téléphone, avec l’un des auteurs phares de la collection, Frédéric Fajardie. Celui-ci me suggéra des images qui lui étaient chères pour certaines de ses couvertures. Il apparaît même dans Au-dessus de l’arc en ciel.
Généralement, et plutôt que de représenter une image symbolique ou allégorique du roman, je préférais rechercher dans le texte une situation qui me plaisait à dessiner. Une fois l’idée trouvée, je faisais un croquis provisoire, puis je cherchais des modèles qui correspondaient à ma petite idée. Les séances de pose sont indispensables lorsque l’on souhaite un dessin réaliste et surtout des jeux de lumière sophistiqués. Ce sont les jeux d’ombres qui expriment le caractère des personnages. Le noir et blanc est une transposition de la réalité. J’ai été très marqué par les grands chefs-opérateurs de la Warner Bros ou de la RKO. Mais également, et je dirais par affinités électives, les directeurs PHOTO du cinéma français. Bien plus que celui d’Hollywood, c’est ce dernier qui parle à mon cœur. Je suis fasciné, émerveillé par les jeux de lumières créés par Henri Alekan dans La Belle et la Bête ou les éclairages de Philippe Agostini pour Les Dames du Bois de Boulogne. Ou bien le travail de Kurt Courant dans Le Jour se lève ou de Eugen Schüfftan sur Le Quai des Brumes. Dans cet esprit, je travaille avec trois ou quatre projecteurs et tente de retrouver ces ambiances, celles qui ont nourri mon imagination.
 
 
Parlons maintenant des décors. Pour les romans qui se passaient aux USA, je devais recourir à une documentation extérieure. Car, un peu comme Léo Malet, je n’ai jamais mis les pieds aux USA. « Votre mari a dû vivre longtemps aux États-Unis ? » demandait une américaine à l’épouse de ce dernier, s’étonnant de la grande science qu’avait l’auteur des mœurs criminelles pratiquées là-bas. « Pas du tout, répondit l’épouse de Léo Malet, le plus grand voyage qu’il ait fait, c’est Paris-Montpellier ! » Quoi qu’il en soit, je préfère cependant réaliser des repérages, ne serait-ce que pour m’aérer ! De retour à ma table à dessin, je fais un composite de toutes les images finalement retenues. Il faut avant tout voir ces petites mises en scène comme du théâtre, une composition personnelle qui prend in fine la forme d’un crayonné très élaboré. Il ne reste alors plus qu’à tremper mon pinceau dans l’encre de chine, traitée en aplats pour les ombres et les dégradés étant réalisés en frottant de l’encre sèche au pinceau. Je peux ainsi partir du blanc du papier pour aboutir à une nuance soutenue. Jadis, je mélangeais des trames mécaniques avec un traitement pointilliste. Ma technique a dû évoluer lorsque ces produits n’ont plus été distribués, remplacés par l’ordinateur.
 
Votre travail est unique dans les années 80, un artiste qui fait la couverture de romans policiers américains traduits et publiés en France, à l’époque les dessinateurs avaient leur place, vous étiez souvent sollicités. Aujourd’hui, c’est plus rare, l’image synthétique a remplacé le dessin ?
 
C’est un sujet sur lequel il m’est difficile de donner une réponse objective. A partir du nouveau millénaire, les commandes de couvertures se sont peu à peu raréfiées. Plusieurs explications me furent données par les services de fabrication. L’une d’elles était que les lecteurs ne supportaient pas qu’un illustrateur donne des personnages d’un roman une représentation trop réaliste, laquelle serait entrée en conflit avec la propre idée qu’ils s’en faisaient ! On me demanda de représenter de préférence des silhouettes de dos en balade dans des décors fuligineux. Je n’étais pas intéressé. Ou l’on me demandait de réaliser une couverture dans la nuit, pour ainsi dire à l’impromptu et surtout sans avoir lu le roman. Je n’étais pas non plus intéressé, je ne comprends pas comment on pourrait illustrer un texte dont on ne connaît pas la nature et le style, tout juste le titre. Bref ce fut un divorce à l’amiable, les éditeurs et moi n’ayant plus rien à nous dire.
Mais il s’agit d’un conflit personnel. D’autres illustrateurs ont continué à réaliser des couvertures même si, il suffit de jeter un œil sur tous les linéaires de grandes surfaces du livre, l’illustration dessinée est presque inexistante, remplacée soit par des photographies trouvées dans les banques d’images, soit par des reproductions, fragmentaires, de tableaux. Certains pensent que c’est le coût qui induit ce choix. Je pense que la rapidité dans la réponse à une demande est plus pertinente. Une illustration faite à la main demande le temps de lire le roman, puis de l’exécuter. Ce qui prend une semaine dans mon cas. Or les services de fabrication veulent, le lendemain de la commande, plusieurs projets pour présenter aux réunions. Le mieux est donc que le service fabrication aille sur Internet afin de choisir plusieurs clichés ou reproductions dans les banques d’images et les mette en page dans l’heure qui suit. Je crois que notre époque ne supporte pas les gens trop lents. Et moi je n’aime ni les contraintes, ni travailler dans l’urgence…
 
 
 
 
Vous avez signé plusieurs bandes dessinées : « Magnum Song », La Meilleure façon de tuer son prochain », ou encore « Luger et Paix » ou encore « L’Eté Noir ». Une aventure différente pour le dessinateur ? ou un prolongement de votre travail d’illustrateur pour des maisons d’édition ?
 
Il n’y a jamais eu, surtout durant toute la période NèO, de réelles frontières entre les illustrations de couvertures et mes propres histoires. Il y avait même une certaine porosité entre ces deux mondes : des personnages que j’inventais pour mes facéties personnelles devenaient des personnages de couverture. Après tout, c’était mon propre univers que je mettais en scène et une illustration de couverture est une rencontre entre le monde de l’illustrateur et celui du romancier. Je me souviens que pour mon premier album, Whiskys Dreams, je réalisais d’abord les dessins et c’est ensuite, lorsque tous ceux-ci étaient terminés, que je rajoutais un texte sous influences, rendant hommage à tous les écrivains qui avaient enchanté mon adolescence. Je mélangeais alors allégrement Dickens, Jean Ray, Oscar Wilde, JK Huysmans et Raymond Chandler. J’avoue que je prenais beaucoup de plaisir à dessiner et à écrire à cette époque car je me sentais totalement libre d’aller où je désirais, selon ma fantaisie ou mon humeur. Je n’avais alors ni éditeur ni public à satisfaire et ma seule ambition était de rêver et de tirer de mon travail le plus de plaisir possible. Lorsque l’on devient professionnel, on contracte en même temps des responsabilités. Puis le temps passe et l’on réalise que l’équilibre à tenir entre ses envies personnelles et celles des commanditaires penche de plus en plus en faveur de ces derniers !
 
Aujourd’hui quelle place avez-vous dans l’édition ? Vous vous êtes éloigné du dessin, vous photographiez la Camargue, le Rhône, les plages, en jouant là aussi sur un fort contraste de couleurs, pour en tirer un ouvrage un jour ?
 
Avec les années, j’ai perdu le contact avec le monde de l’édition. J’ai vécu la transition où les directeurs de collection laissaient la place aux commerciaux. Peut-être est-ce mon imagination mais il me semble qu’il existait un jardin d’Eden appelé Édition. C’était un monde très hiérarchisé où, cependant, tous les corps de métiers étaient respectés. Souvent les élus commençaient à la base, gravissaient les échelons et, la quarantaine venant, ils accédaient à la direction littéraire ou artistique, sachant ainsi tout, par l’expérience, sur leur galaxie. Le jour de leur intronisation, les élus recevaient les habits de leur sacerdoce : le Loden. Leurs journées étaient réglées selon un rituel immuable et débutaient, selon leur obédience, par le petit déjeuner au Flore ou aux Deux Magots. Les croissants de ces bonnes maisons sont d’ailleurs ma madeleine de Proust ! Le monde de l’édition occupait, à cette époque, un périmètre très délimité qui allait de la rive gauche jusqu’au boulevard du Montparnasse. Quant à la ligne est-ouest, elle était tenue par le Jardin des Plantes et la Gare d’Orsay. Aucun éditeur ne pouvait espérer prospérer ailleurs. Les coursiers, conscients de leur sacerdoce, se refusaient à aller au-delà de ces frontières. Vint hélas le temps des grands conglomérats éditoriaux et la confrérie se disloqua : celui-ci prit l’exil vers le quai de Grenelle et cet autre s’échoua place d’Italie. Qui désire vivre dans de tels endroits ? Certainement pas les anciens responsables avec lesquels j’avais travaillé tant d’années et qui prirent leur retraite. Il m’a semblé que c’était une bonne idée même si je n’avais pas encore l’âge, mais comme l’écrit Marguerite Yourcenar : « Il ne faut pas pleurer pour ce qui n’est plus mais être heureux pour ce qui a été ».
 
 
 
Ah oui ! la photographie ! Je trouve que c’est une forme d’expression à l’opposé du dessin. Je m’explique : une illustration (je parle dans mon cas) commence par une idée que l’on met ensuite en scène. On cherche les modèles, les décors réalisés à partir de repérages, les costumes. C’est un travail long mais dont on maîtrise tous les aspects. Le résultat final est pratiquement certain et si l’idée est bonne, le résultat est là.
Une photographie de paysage, c’est tout le contraire. Certes on se renseigne sur les conditions météorologiques, on choisit son lieu dont on connaît la position du soleil selon la saison, mais on ne maîtrise rien. Le miracle se produit ou non, mais ce n’est pas de notre propre volonté. C’est cette part d’incertitude qui en fait tout le charme. Quelque chose dont on est certain perd beaucoup de son mystère ! J’imagine que c’est aussi une forme de paradoxe : j’ai passé ma jeunesse enfermé dans l’ombre dévote d’un STUDIO et à réaliser des dessins en noir et blanc. Aujourd’hui je gambade sur les grandes plages de sable de La Gracieuse, de Piemanson, des Saintes Maries ou de L’Espiguette à la recherche de La Lumière Idéale. C’est peut-être un chemin initiatique, finalement !
 
Philippe Chauché
 
 

samedi 28 janvier 2017

Pautrel - Chardin dans La Cause Littéraire

 
 

 
« Chardin sait ce qu’il doit faire, il sait ce qu’il doit peindre. Le travail est long mais la destination très claire. Il y a un autre monde, caché et plus grand que le monde actuel, ce qui est mot n’est pas vraiment mort, les objets, les simples reflets, sont aussi vivants que les plus animés des êtres ».
 
Les livres de Marc Pautrel sont toujours des rencontres au sommet, des rencontres au sommet de la vie, de la pensée et de l’art. Des rencontres physiques, où les corps se livrent entre les lignes. Leur mouvement plaît à l’écrivain, comme il se plaît à les faire vivre. Marc Pautrel se plaît à écrire le mouvement d’une main, d’un regard, d’une idée, d’une pensée, d’une jambe, des corps et des objets, l’éclat d’un fruit, le silence d’un lièvre que l’on pense mort. Il nous livre vases et cruches, fleurs et pêches qu’éclairent les toiles de Chardin. Leur âme s’élève sous le pinceau du peintre des natures mortes, des natures si vivantes, endormies – Still Life –, qui n’attendaient qu’une couleur, une touche, un trait, une phrase pour s’éveiller et qui à nouveau s’éveillent dans la sainte réalité, autrement dit à la vie. Le peintre est au travail, comme l’écrivain, il s’isole, laisse la lumière du printemps flirter avec ses toiles et sa feuille, la main sait ce qu’elle veut, elle est ferme, elle trace ligne à ligne l’aventure d’un peintre d’un temps ancien et finalement très contemporain. La main de l’écrivain est habitée par la même force, sa feuille blanche est une toile en mouvement permanent où se brisent ses phrases, vagues qui se lèvent sous le vent de l’inspiration.
 
« C’est la vie qui choisit pour lui, Chardin n’a presque rien à faire, la peinture s’élit d’elle-même, elle se montre, l’appelle, lui fait signe, il n’a plus qu’à répondre ».
 
La sainte réalité est le roman d’une vie, celle d’un peintre, fils d’un menuisier du Roi, un inconnu qui va séduire les académiciens – un jeteur de sort, une espèce de sorcier pacifique, un saint –, et finir par s’imposer dans le monde. Il s’installe au Louvre – peut-on rêver d’un lieu plus propice à l’invention que la fréquentation quotidienne de ce musée vivant ? – et cumule plusieurs pensions royales, en restant fidèle à sa peinture, à son art unique. Il entre à l’Académie sans être académique, les éloges et la reconnaissance fleurissent sans que jamais il ne perde de vue sa peinture, son art du détail, son geste, son attention à la couleur, et donc à la lumière. Il peint avec la lenteur de l’écrivain, attentif à ses compositions, ses natures endormies, ses fleurs, ses pommes, ses pêches, ses citrons, son gobelet d’argent, le monde s’ouvre sous ses yeux et vit sous son pinceau – Le temps est fugitif, chaque fruit doit être dégusté.
 
« Vous peignez ? Non, j’impressionne ».
« La fidélité est un leurre, seule importe la fidélité sensorielle, la saturation de signes et de couleurs, de formes espacées ou enchevêtrées, d’espaces au-dessus, au-dessous, à droite, à gauche, de déséquilibres successifs et de perspectives faussées et accumulées (…) et que tout penche pour faire pencher aussi le spectateur ».
 
La sainte réalité s’ouvre ainsi, on voit Chardin, et l’on s’imagine entendre Pablo Picasso ou Willem de Kooning, une même fidélité sensorielle. Peindre sans relâche, pour quelques amateurs – Diderot voit Chardin comme personne en son temps –, peindre ce qui s’offre là sur l’instant, ces natures endormies qui n’attendent que son pinceau pour renaître, pour trouver une autre vie dans l’agencement voulu par le peintre. Marc Pautrel décrit cet exercice spirituel – comment l’appeler autrement ? – avec l’œil d’un peintre, éclairant par mille détails ce foisonnement d’objets et de couleurs. Il voit juste et voit tout – la mort qui frappe, le monde qui change –, et nous fait tout voir et donc tout ressentir – fidélité sensorielle. Sous sa main leste, les objets s’assemblent comme ils le faisaient sous l’œil du peintre. Sous son pinceau, naissent des toiles, puis des pastels, des portraits, des natures miraculées, des autoportraits. Le trait est léger, les ombres vivantes, les couleurs incendient le papier – la laque, les cendres d’outre-mer, la terre de Cologne, le stil de grain d’Angleterre –, comme elles incendient le roman.
 
 
Philippe Chauché 
 
 

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