vendredi 6 avril 2018

Les Misérables de Victor Hugo dans La Cause Littéraire


« Ni roman social ni roman historique – ces catégories génériques se révèlent à la lecture par trop étroites et inappropriées –, l’œuvre s’ancre moins dans une époque à proprement parler que dans un siècle : elle ambitionne d’embrasser une mesure qui transcende les périodisations trop hâtives et bornées afin d’en saisir le principe, le temps climatique, l’âme » (Henri Scepi, Introduction).
« Sans se rendre compte de ce qu’elle éprouvait, Cosette se sentait saisie par cette énormité noire de la nature. Ce n’était plus seulement de la terreur qui la gagnait, c’était quelque chose de plus terrible même que la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce qu’avait d’étrange ce frisson qui la glaçait jusqu’au fond du cœur », Les Misérables.
Les Misérables est un roman cathédrale. Un roman gothique où l’on s’aventure sur la pointe des pieds, le regard sur les voutes, les mains ouvertes à tant de majesté, tant il éblouit par ses richesses et sa profondeur romanesque. On est face à une éblouissante composition faite de pierres taillées, de calcaires lutétiens et tendres et de verres colorés, face à l’absolue beauté des phrases, comme autant d’éclats solaires. Les Misérables est une épopée du Siècle, le XIXsiècle fait Livre. Un roman monstrueux– digne d’être montré et digne d’être lu et relu –, qui peut laisser sans voix, tant l’édifice est riche et complexe, tant ses flèches, ses phrases ouvragées qui s’élèvent dans la tourmente donnent le vertige, tant ses vitraux d’orfèvre qui dessinent ses personnages sont éblouissants et parfois aveuglants. Dans la tourmente, les personnages de Victor Hugo sont autant d’éclairs, ils ont du vif-argent dans le cœur et les muscles. Mgr Bienvenu, Fantine – Cette fille de l’ombre avait de la race. Elle était belle sous les deux espèces, qui sont le style et le rythme–, Jean Valjean, traversé par des fureurs et les remords – Ce particulier si pauvrement vêtu, qui tirait de sa poche les roues de derrière avec tant d’aisance et qui prodiguait des poupées gigantesques à de petites souillons en sabots, était certainement un bonhomme magnifique et redoutable –, Javert, Marius, Gavroche et tant d’autres qui se glissent entre les pages de papier bible de cette cathédrale littéraire.



« Les théâtres sont des espèces de vaisseaux retournés qui ont la cale en haut. C’est dans cette cale qui le titi s’entasse. Le titi est au gamin ce que la phalène est à la larve ; le même être envolé et planant. Il suffit qu’il soit là, avec son rayonnement de bonheur, avec sa puissance d’enthousiasme et de joie, avec son battement de mains qui ressemble à un battement d’ailes, pour que cette cale étroite, fétide, obscure, sordide, malsaine, hideuse, abominable, se nomme le Paradis ».
Les Misérables ressemble à ce théâtre, où apparaissent des ombres qui, mis en lumière, deviendront les personnages romanesques de Victor Hugo. Un théâtre unique, nourri de deux mille ans de récits, et d’œuvres littéraires, un roman multiple. Les personnages – magnifiques figures de style –, qui s’invitent dans Les Misérables, se croisent, s’avancent dans la nuit Napoléonienne, s’oublient, se retrouvent, doutent, chutent, tremblent et aiment, des personnages de sang et de cœur, en mouvement perpétuel sur les barricades et les chemins de France. Leur force est la force du roman, c’est leur vitalité qui fait trembler le romanesque jusqu’aux larmes. Vitalité d’une ville, Paris, et ses banlieues, vitalité de ces quartiers que l’écrivain marcheur saisit avec la précision d’un géographe – Celui qui écrit ces lignes a été longtemps rôdeur de barrières à Paris, et c’est pour lui une source de souvenirs profonds. Vitalité d’un aventurier, d’un poète, d’un écrivain qui se met à hauteur divine et qui a l’art d’embrasser à la fois le mouvement qui agite le monde,  il voit et entend tout, et l’aventure humaine de radieux solitaires, de pauvres en quête de bonheur, de familles qui se cherchent, se retrouvent, qui traversent ce roman fleuve où l’on sauve, on ment, on triche, on trahit, on se révolte, on vole et on condamne, on enferme, on pardonne et l’on admire. Les Misérables est une épopée où grondent aussi l’émeute et l’insurrection, où la force des situations et des personnages nous saisit à la gorge et nous pique les yeux, comme nous saisit l’insurrection républicaine de 1832, l’Histoire emprunte un chemin, le romancier tout en s’en inspirant, en invente un autre encore plus luxuriant.
« Jean Valjean se tourna vers Cosette. Il se mit à la contempler comme s’il voulait en prendre pour l’éternité. A la profondeur de l’ombre où il était déjà descendu, l’extase lui était encore possible en regardant Cosette. La réverbération de doux visage illuminait sa face pâle. Le sépulcre peut avoir son éblouissement ».
Victor Hugo est un architecte, un bâtisseur, un tailleur de pierre, un ferronnier, un charpentier, un vitrailliste, autrement dit un romancier. Il embrasse tout l’espace du roman à venir, et sa composition doit être jugée dans son ensemble – Ce livre est une montagne ; on ne peut le mesurer, ni même le bien voir qu’à distance. C’est-à-dire complet (1) –, sous ses doigts le roman s’enflamme et embrase toute la littérature qui le porte, comme s’enflamment ses lavis, dessins et encres, que Gallimard a l’excellente idée de publier dans ce volume de la Pléiade.
Philippe Chauché
(1)  Victor Hugo à son éditeur Albert Lacroix, cité par Henri Scepi dans son Introduction.

http://www.lacauselitteraire.fr/les-miserables-de-victor-hugo-en-la-bibliotheque-de-la-pleiade-par-philippe-chauche

dimanche 1 avril 2018

Centre de Philippe Sollers dans La Cause Littéraire






« C’est maintenant l’œil du cyclone, le centre du tourbillon. Tout est d’un calme si extraordinaire que je n’ai plus rien à comprendre. Quelques phrases d’autrefois traînent encore, mais ne s’inscrivent pas, ma main les refuse. La seule vraie couleur est le blanc ».
Centre est un précieux roman écrit dans l’œil du cyclone, du centre du tourbillon contemporain. Un roman placé sous la protection d’étranges étrangers qui ont pour noms Freud et Lacan – Un juif athée, un catholique baroque, deux aventuriers de la vérité vraie –, et sous le regard complice de Nora, douée pour les langues et la psychanalyse, une voix vivante qui sait se taire quand il faut. Le narrateur sait de quoi il parle, il sait qu’écrire entraîne et engendre une résistance, que ses phrases font naître une vitalité, une joie profonde, et permettent de voir et d’entendre ce qui se joue, se noue et se dénoue sur un divan, qui est celui du Monde.
Centre est aussi le roman de la Servitude volontaire, des Faux monnayeurs, ces hurluberlus qui pérorent, plume à la main, ou devant micros et caméras, en exhibant leurs extraordinaires découvertes tirées des poubelles de la littérature et de la psychanalyse, l’un d’eux, Toupet, que l’on reconnaît sans mal à son assurance effrontée, entrerait sans mal dans le dictionnaire de la France Moisie, pour ses détestations, comme ses admirations. Face à ces exhibitions nihilistes, l’écrivain choisit un autre territoire, entre mer et poésie, entre sommets et dunes. Il prend le large – s’embarque vers le Centre –, à la manière des corsaires, et s’il saisit et décrit les visages de la dévastation du monde, c’est à la manière de son pétillant complice Saint-Simon, il manie à sa manière, la pique et l’épée.
« Rien de plus ironique qu’un corsaire : c’est un pirate légal. Un gouvernement le couve, il peut changer de pavillon, comme le célèbre Jean Bart, qui, avant de devenir tout à fait officiel, a fait ses classes chez le Néerlandais Ruyter. Ils ont tous connu leur île au trésor, les noms et les situations changent, l’expérience reste la même ».
Centre est le roman d’un corsaire, qui sait ce qu’il doit à l’océan, à la Seine, à la belle Garonne, à la lagune de Venise, aux marins, aux aventuriers, aux penseurs singuliers, aux mathématiciens, aux astronomes, aux poètes, aux musiciens, et aux écrivains. Leur ombre se faufile, amicale, entre les lignes, Philippe Sollers a ce don singulier de provoquer des apparitions. Nicolas Copernic : Regardez-le marcher seul dans les rues enneigées de Varsovie en pensant que personne ne croira à l’effarante nouvelle qu’il annonce, celle qui remet en cause tous les pouvoirs. Montaigne : On s’égorge sous ses fenêtres, mais rien à faire : il ne croit qu’à lui-même, au latin et au grec. Spinoza : Le mot « Béatitude » a-t-il encore un sens ? Spinoza l’emploie, en tout cas, et on se souvient que cela lui a valu des haines féroces. Et à chaque page de ce roman unique, Freud et Lacan : comme jamais, les rêves ont la parole.
« J’ose l’avouer : je vis chaque minute comme une préparation à être savouré par le néant. Il m’attend, il salit, je suis sa proie préférée, je lui dois tout, même si rien n’est tout. Aucun désespoir, le soleil brille, et voici le soir charmant, ami du criminel. Pas de four crématoire, mon squelette a le droit de penser ».
Centre est un roman circulaire, dont le centre pourrait se partager entre Paris et l’Italie, Dieu est italien, sans aucun doute, au centre de cette Europe lumineuse et musicale, ouverte sur la Grèce, avec ses langues de feu qui sauvent, J’ai été très heureux en latin, je le suis encore, et Dante n’est jamais très loin. Philippe Sollers ne tourne pas en rond dans la nuit, et d’évidence à le lire, n’est pas consumé par le feu (1), mais il tourne autour de ce qu’il voit, de ce qu’il entend, de ce qu’il lit, de ce qui s’édite – loin de L’Infini –, de ce qu’il écrit – au cœur de L’Infini. Il y a toujours chez l’écrivain océanique cet appel d’air, cette manière de vivre poétiquement à Paris, ses dîners avec Lacan, Ensuite, au restaurant, avec le champagne rosé, qu’elle gaieté ! Le mot d’esprit en lui-même. Une sorte de bonté, à Venise, où encore l’évocation de Freud en Italie, où il vit un conte de fées dont aucune photographie ni aucun récit ne saurait rendre compte. L’écrivain quant à lui, en a rendu compte dans nombre de ses romans, saisi par le même tourbillon et une volupté constante. Même si les délires et les retournements de l’Histoire s’intensifient, même si les horreurs et les simulacres ne cessent de s’inviter, Philippe Sollers écrit, et c’est toujours une surprise, un éclair, et Centre nous invite à sortir de la nuit.
« Je quitte peu à peu le cercle, je dépasse la noria des images et des gestes, je rejoins le Centre. Et là, d’un coup, le monde nouveau se déploie ».
Philippe Chauché


(1) In girum imus nocte et consumimur igni – palindrome attribué à Virgile et qui est repris par Guy Debord pour un film réalisé en 1978.
http://www.lacauselitteraire.fr/centre-philippe-sollers

vendredi 30 mars 2018

Simon Leys dans La Cause Littéraire





« La Mer dans la littérature française n’est pas une anthologie. C’est une mythologie » (Simon Leys ou la loi de la mer, Olivier Frébourg).
 
« Le matelot ne sait où la mort le surprendra, à quel bord il laissera sa vie : peut-être, quand il aura mêlé au vent son dernier soupir, sera-t-il lancé au sein des flots, attaché aux avirons, pour continuer son voyage ; peut-être sera-t-il enterré dans un îlot désert que l’on ne retrouvera jamais, ainsi qu’il a dormi isolé dans son hamac, au milieu de l’océan » (François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe).
 
Simon Leys était un marin, il savait naviguer, des Glénans au paquebot le Vietnam – destination Hong Kong puis l’île de Formose – Incontestablement, Leys est l’homme des bateaux et non des avions. Un écrivain au long cours, avançant à son rythme naturel, et non un homme pressé (1), de la mer de Chine à l’Australie, où mouillait son voilier, le Fouscheng (La vie flottante) (1). Il savait aussi tirer des bords au cœur des tempêtes politiques chinoises, des crimes et de la dictature – Les Habits neufs du président Mao (2) –, et remonter au près dans les eaux non moins agitées de la littérature du Monde. S’il savait naviguer, comme Conrad, il savait écrire (3), et décrire, il savait ouvrir les coffres, et découvrir des îles vierges.
 
C’était un amateur lettré, un lecteur passionné et passionnant, un honnête homme, et un sinologue précis et discret, ce que saisit lumineusement Nicolas Idier dans son avant-propos très inspiré de la pensée chinoise – Une seule immensité.
 
« Pour manœuvrer plus commodément, il cargue même sa grande voile. Cette manœuvre n’est pas encore terminée, que Surcouf, avec cette perception rapide et inouïe qui le distingue à un degré si éminent, et lui a déjà valu tant de prodigieux succès, pousse un cri joyeux qui attire l’attention de tout l’équipage. C’est le rugissement triomphant du lion qui s’abat victorieux sur sa proie » (Louis Garneray, peintre, écrivain, aventurier, Mémoires).
 
La Mer dans la littérature française est un monument dressé à la mer et à la littérature française, un phare aux mille miroirs, de François Rabelais à Pierre Loti, en croisant Gustave Flaubert et Jules Renard, mais aussi en approchant des côtes de Jules Michelet et d’Alexandre Dumas, en s’aventurant chez Victor Hugo et Charles Baudelaire, sans négliger une escale chez Eugène Delacroix, Gérard de Nerval ou encore Voltaire et Chateaubriand. S’il faut avoir du style pour manier avec tant de finesse la barre d’une goélette – l’art du roman tient souvent la comparaison avec celui de la navigation à la voile –, il en faut tout autant pour composer un tel ouvrage. Il convient de savoir lire, et donc savoir vivre – disait Debord –, de savoir abattre ses voiles et manier ses winchs. Il faut laisser la passion marine parler, comme on laisse ses voiles se gonfler sous les Alizés que sont ces écrivains invités à faire escale dans l’ouvrage. Ecoutons ce que Simon Leys dit de ses auteurs choisis. Gérard de Nerval : « Nerval fut un grand voyageur ; toutefois, entre son odyssée orientale de 1843 et l’immortel récit du rêveur éveillé qu’il en donna huit ans plus tard, les rapports sont généralement incertains, trompeurs ou fantaisistes. Il n’importe ! La vérité ne devient croyable que lorsqu’on l’a inventée avec génie » ; Victor Hugo : « Quand Napoléon-le-Petit le proscrivit en 1851, Hugo perdit son cher Paris, mais il gagna le grand large et y trouva la vraie patrie de son génie » ; Louis Garneray : « Tout comme sa peinture – tour à tour naïve et savante, mais toujours attachante –, les ouvrages littéraires de Garneray présentent tantôt une verve endiablée qui rappelle Sue ou Dumas et tantôt trahissent l’autodidacte » ; enfin le Comte Claude de Forbin : « Forbin est le plus flamboyant de tous ces grands marins de Louis XIV – et il manie la plume avec l’élan tranchant d’un sabre d’abordage ».
 
La Mer dans la littérature française de Simon Leys, méritait cette belle réédition par Robert Laffont, après une première parution en 1987 chez Plon, devenue aujourd’hui objet de tous les marchandages, comme si les livres, leurs auteurs et leurs éditeurs reprenaient toujours le dessus sur les marchands du Temple. C’est un ouvrage des escales, des temps vacants, que l’on ouvre avec gourmandise et curiosité, que l’on déguste avec sagesse. Simon Leys a passé sa vie d’écrivain à offrir et à traduire des livres, là Shitao : Les Propos sur la peinture du moine Citrouille amère ; ici Shen Fu : Six récits au fil inconstant des jours ; Confucius : Entretiens ; ou encore Richard Henry Dana : Deux années sur le gaillard d’avant ; des Lettres des Antipodes dans le Magazine Littéraire entre 2005 et 2006 : Le Bonheur des petits poissons. L’homme était de nature curieuse et discrète, un lettré au savoir immense qu’il offrait souvent, comme un don venu du large.
 
« Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l’on voit sur dos meurtri des mousses ; tu es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre ; j’aime cette comparaison » (Isidore Ducasse, Compte de Lautréamont, Les Chants de Maldoror).
 
Philippe Chauché
 
(1) Olivier Frébourg
(2) Essais sur la Chine, Bouquins, Robert Laffont, 1998
(3) Tout artiste créateur est un homme visité, Simon Leys, Writer’s block ; Le Bonheur des petits poissons, Lettres des Antipodes, Jean-Claude Lattès, 2008
 
 
 

mardi 27 mars 2018

André Velter dans La Cause Littéraire






« Dérivons lentement dans un rayon de lune
Jusqu’au cœur de l’étang
Avant de partir pour une autre dérive
En trinquant,
Ivres de notre vin et du parfum des fleurs »
(Dérive, L’ivresse des immortels, Les Solitudes)


André Velter est un poète-arpenteur, dont la poésie sonde la nature et les hommes. Un écrivain, qui s’aventure dans des contrées lointaines, où se nouent des amours et des amitiés électives dans une solitude partagée : Afghanistan, Inde, Népal, Tibet, Chine, dans des rencontres littéraires qui affinent ses goûts et ses intérêts : Luis de Góngora y Argote – figure de proue de la goélette Les Solitudes –, Arthur Rimbaud – écrire en dansant –, Pierre ReverdyHenri MichauxAragon, Hölderlin – Après avoir tutoyé les dieux, Il n’en fallait pas davantage – ou encore Apollinaire et Bernard Noël, qui figurent dans ses 271 nominations, le dictionnaire des noms qui me sont propres. André Velter est un aventurier des lettres et du corps, qui se nourrit du granit du sol qu’il foule, des éclats solaires qui l’éblouissent, du ciel et des sommets enneigés où se glisse parfois l’ombre de Chantal Mauduit – vigie de notre sur-vie –, de toute cette géométrie de l’espace qu’il fait sienne, qu’il apprivoise, avant de l’écrire, comme il écrit son Tao du Toreo. Il écrit, il s’envole, il marche, il galope, s’expose aux lignes de crête, favorise les alliances– Adonis, Zéno Bianu, Alain Borer, Ernest Pignon-Ernest, la guitare flamenco de Pedro Soler… –, note des instants où surgit la vérité d’un ciel étoilé, d’un désir vif, d’un abime qui tient du miracle. Il met sa poésie au galop au contact de Bartabas et de ses chevaux, accompagne Ernest Pignon-Ernest à Rome, Ostie, Naples et Matera en mémoire de Pier Paolo Pasolini – … Oui je suis un impossible Christ, Mais frère pénitent dans l’infamie des temps… –, ou assiste à Nîmes à la corrida du siècle.
 
 
 
« Oh Billie si tu te sens perdue,
égarée même quand tu es sur les rails,
si seule si seule que ta voix s’exténue
à caresser des fantômes, des étoiles,
comme une femme de série noire et blues
qui porte la mort aux épaules ».
(Si tu te sens perdue, N’importe où)


André Velter est un observateur silencieux, à la manière du torero José Tomás. S’il sait beaucoup de choses de la poésie, de son histoire, de son art et de ses secrets, il n’en montre rien, il n’en dit rien, il écrit et il édite, comme le torero de Galapagar torée, en deux naturelles et trois derechazos (1), son immense savoir se révèle, et offre cette saveur particulière de l’unique. Il écrit comme s’il savait que ses poèmes résonneraient demain, par leur vérité, leur naturel, leur lyrisme profond, sur une scène de théâtre en compagnie du violoncelliste Gaspar Claus, que leur écho s’entendrait dans une rue de Séville, comme le souffle d’un cante jondo (2). Là, ses phrases croisent celles d’Adonis face à la terreur – J’entends l’écho silencieux de cette fleur coupée –, plus loin, il célèbre le vin aux côtés du peintre chinois-provençal Ji Dhai – Alors je bois à ce qui en moi est sans fin… –, ici, il prend la mer sous la protection de Pierre Reverdy – … du sel sous les ongles / j’ai caressé tes lèvres / dans ce havre de guerre / où rien ne finissait… – et enfin, salue Laurent Terzieff – J’ai aimé, nous avons tous aimé, ce corps et ce verbe qui marchaient ensemble. Marcher comme l’on écrit, écrire comme si l’on marchait, embrasser le chant du monde, voilà son projet poétique, son chant, fait de sable et de feu.
 
 
 
 
« Droit devant frère d’aventure
Sans jamais rien se refuser
Que ce soit futur ou passé
On a choisi le feu verbal »
(Ce que je dois à Guillaume Apollinaire, N’importe où)

Philippe Chauché

(1) passe de muleta tenue par la main droite
(2) chant le plus pur et le plus épuré du flamenco

http://www.lacauselitteraire.fr/andre-velter-trois-livres-par-philippe-chauche

lundi 26 mars 2018

Taqawan dans La Cause Littéraire




« Dans l’Ouest, l’homme blanc a réussi à éliminer les Indiens en éliminant les bisons. Dans l’Est, il y avait des saumons. On les a pêchés à coups de barrages, de nasses et de filets jusqu’à l’épuisement des stocks. Les Indiens aussi sont épuisés ».
 
Taqawan est le roman de cet épuisement, l’épuisement des Indiens Mi’gmaq. Taqawan est aussi le roman de la Gaspésie, des descentes de police dans la réserve de Restigouche, des haines et de la résistance. Roman de la nature complice et des saumons salvateurs, roman où les sauvages sont les nouveaux venus sur cette terre sacrée. Taqawan est le roman d’une histoire Indienne qui s’insinue dans l’Histoire des Indiens du Québec, terrifiante et surprenante, troublante et fascinante, comme le sont les légendes qui surgissent de la mémoire Indienne et de celle de la forêt. La violence couve sous les phrases en feu du roman d’Éric Plamondon, celle qui se voit et celle qui se dérobe, celle qui éclate lorsque le sang des Indiens trouble la clarté des eaux de la rivière. C’est un roman où chaque mot compte, chaque situation, où les réflexes anciens sauvent de la mort, où le combat engagé et son issue fatale seront sans merci et sans regrets.
 
« C’est le droit fil. Il donne la limite, la frontière des tissus à partir de laquelle on peut commencer à travailler. Il sert d’équerre, en quelque sorte. Dans son âme d’enfant, il y avait là quelque chose de magique. Plus tard, devant une situation complexe, Yves essayait toujours de trouver le droit fil ».
 
C’est cette recherche du droit fil qui anime Yves Leclerc, de son enfance à son métier de garde-chasse, de gardien de territoires et protecteur de ceux qui y vivent, hommes et animaux. Le droit fil qui lui fait choisir la démission après la violente intervention policière dans la réserve, la guerre contre les Indiens, qu’il ne fêtera pas. Il quitte leur monde pour revenir au sien, les Indiens et la Forêt – Les feuilles sont rouges dans les arbres. Les feuilles sont jaunes et orange. Les feuilles tombent. Le sol est couvert de limbes et de nervures qui craquent sous le pied. – Il sauve Océane, une jeune indienne, et son amie française Caroline, des griffes des prédateurs sexuels, certains y perdront la vie, point de scrupule, point de regrets, ils ont déclaré la guerre et ils la perdront. Yves Leclerc réagit et agit, fidèle au droit fil transmis par sa grand-mère avec l’aide du vieil Indien William. Ce sont des héros, au sens qu’en donnait John Ford dans ses films.
 
« En langue mi’gmaq, on nomme taqawan un saumon qui revient dans sa rivière natale pour la première fois. Il passe de une à trois années en mer. En anglais, on parle d’un grilse. En français, s’il revient après un an, on dit un madeleineau. Ce terme fait référence à la Saint-Madeleine, qu’on fête le 22 juillet. A cette période, on pêche beaucoup de taqawan ».
 
Éric Plamondon possède la précision d’un pêcheur de saumons et d’un promeneur solitaire attentif, attentif aux mouvements de la forêt et aux folies des hommes qu’il croise, attentif aux songes des Indiens. C’est un chasseur blanc devenu Indien par la force tellurique des rencontres. Il construit son roman en courts chapitres qui filent dans les flots de la rivière romanesque de Taqawan, c’est follement romanesque, brillant, étincelant, glaçant par instants, un roman d’aventures au sens qu’en donnaient Jack London, Herman Melville et Joseph Conrad qui veillent, en écrivains complices, sur Taqawan et Éric Plamondon.
 
Philippe Chauché
 

mercredi 14 février 2018

Gabriel Matzneff dans La Cause Littéraire

 
 

« La vie est un perpétuel jaillissement de surprises, elle ne cesse de m’étonner, et c’est pourquoi je remettrai au plus tard possible le ghiribizzo (la lubie) de me faire sauter la cervelle qui me visite de temps à autre (depuis l’âge de seize ans) », La Jeune Moabite, Carnet 151, Dimanche 26 avril 2015, midi, à la terrasse du Métro.
 
Gabriel Matzneff poursuit la publication de son journal, ses carnets noirs, comme il les nomme. Et il leur donne à chaque fois de beaux noms de baptême. Que l’on se souvienne : Cette camisole de flammesMes amours décomposésLa prunelle de mes yeuxLes soleils révolus, ou encore Mais la musique soudain s’est tue, que se partagent deux maisons d’édition La Table Ronde et Gallimard. La Jeune Moabite est le journal de l’effervescence, des amours et des doutes, journal de la maladie qui rôde et de colère. L’écrivain ne cache rien, ce qui lui vaut, on le sait, d’être voué aux gémonies – cet escalier où reposaient les corps des condamnés après leur assassinat et que l’on traînait ensuite dans le Tibre, cet escalier menant à l’enfer alors que l’écrivain vit au paradis –, au silence ou au mépris. Mais les livres sont là, et comme à chaque fois, seule leur lecture attentive a valeur de jugement littéraire, qui n’est jamais un jugement dernierLa Jeune Moabite est un monologue avec le Temps, il ne passe pas comme l’on croit, mais l’écrivain le traverse : à Paris au Flore, à Naples – je bois un lait d’amande après une grande promenade dans les rues animées, joyeuses, vivantes –, dans son placard parisien, ou chez Lipp, à Strasbourg – J’étais à la fenêtre, je vous ai reconnu ! – à Venise – Hier soir, la promenade à Burano a été un enchantement –, il traverse le Temps, avec légèreté et style, mais aussi angoisse. Les médecins, les laboratoires, les hôpitaux, le dérèglement des cellules – comme lorsque les phrases perdent toute attache, toute raison d’être et toute vitalité –, les jeunes amours, la mémoire, les romans à écrire et d’autres épreuves à corriger, voilà le théâtre des Opérations de ce Journal romanesque, de ce livre sous tension, de ce roman de sa vie, éclairé par l’éclat fauve de ses notations quotidiennes.
 
« Beauté du coucher de soleil sur la mer, des rayons du soleil qui, telles de triomphales colonnes d’or, percent les gros nuages noirs qui, en fin de journée, se sont, à l’ouest, accumulés », La Jeune Moabite, Carnet 153Lundi 28 septembre 2015, 18h15.
 
Gabriel Matzneff connaît l’art précis de la notation et du ressenti, l’art du bref et de l’éphémère et Stendhal n’est jamais très loin. On peut imaginer Casanova et Chateaubriand se pencher sur son destin d’écrivain. Les écrivains parfois murmurent à l’oreille de leurs admirateurs, et ils savent s’en souvenir. Gabriel Matzneff sait qu’une phrase saisie sur l’instant cristallisera peut-être un futur livre, il sait aussi qu’écrire relève toujours du miracle – le style est toujours un miracle –, alors, il laisse Lucrèce veiller sur lui.
 
« Ce n’est pas pour ses idées (si judicieuses qu’elles puissent être) que j’aime Bossuet, mais son ton, unique dans la littérature de son époque ; pour son style fluide et charpenté, plastique et musical, où la majesté oratoire est sans cesse traversée par des ruptures de rythme, de géniales brusqueries, des trouvailles presque argotiques ; pour son étonnante modernité », Maîtres et complices, Bouhours et Bossuet.

 
 

Pas un livre de Gabriel Matzneff qui ne rende hommage aux écrivains qui l’importent et qui l’emportent, comme un souffle venu du Paradis, à ceux qu’il fréquente depuis qu’il sait lire et écrire, aux éveilleurs de son adolescence. Hommage à ses éternels compagnons de route, leurs noms : Joseph de Maistre, Schopenhauer, Flaubert, et quelques autres écrivains et penseurs qui composent cette bibliothèque idéale. Que dit-il de ses illustres complices, Montaigne y figure en belle place : si j’aimais Montaigne, c’était d’abord pour ce goût de Plutarque et de Sénèque que nous partagions : comme le dit le général Alcazar au capitaine Haddock dans les Sept Boules de cristal, « los amigos de nuestros amigos son nuestros amigos », les amitiés sont ainsi, elles sont parfois sélectives et souvent électives, et de remercier l’auteur des Essais pour être l’un de ceux qui m’ont aidé à n’avoir pas peur de mes contradictions, de mes passions, et à oser les confesser dans mes livres. Et comme Montaigne, pour bien parler des autres, il faut savoir parler de soi, savoir s’écouter pour pouvoir être bien lu, ce que fait toujours Gabriel Matzneff. Qu’il croise la plume avec Nietzche le vivifiant et Schopenhauer cet homme librecette intelligence lucidece talent cruel, qu’il se souvienne de son amitié avec Cioran, ce parfait gentilhomme, ou de celle qu’il noua avec Hergé, ce modèle, pyrrhonien, lecteur des poètes taoïstes.
Finalement l’auteur de Boulevard Saint-Germain ne respire et n’écrit qu’en bonne compagnie, sa fidélité aux maîtres en belles lettres et en beaux gestes se vérifie dans ce petit essai vif et brillant, un livre qui vogue comme une goélette affutée qui file toutes voiles gonflées par les alizés.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/gabriel-matzneff-deux-lectures-par-philippe-chauche

samedi 27 janvier 2018

Marc Pautrel dans La Cause Littéraire



« Ton enthousiasme est extraordinaire, c’est la chose la plus précieuse chez toi, cette électricité rieuse, cette acceptation par principe de toute proposition, et la façon dont tu me salues quand j’arrive ensuite : en faisant de la main, paume ouverte dressée à la verticale dans ma direction et oscillant de droite à gauche, comme ces dizaines de mobiles de carton en forme de mains que j’avais vus une fois, accrochés avec une ventouse sur la baie vitrée de l’aéroport Marco Polo de Venise, face aux pistes d’envol… ».
 
La vie princière est une lettre à l’aimée, L.
Une adresse romanesque, ciselée, ouvragée, où chaque mot, chaque phrase semble pesée par une balance Trébuchet – il y a de la poudre d’or dans ce roman. Le narrateur séjourne au Domaine, lieu où se côtoient des chercheurs, des scientifiques, des universitaires et un écrivain. Le soir de son arrivée, le narrateur tombe sur L. « – Oh, pardon, je ne vous avais pas vue », un éclair traverse sa vie, la foudre qui s’abat sur son regard et enflamme sa peau. Elle, travaille « sur la figure du Christ chez les auteurs du XXe siècle ». Lui, écrit des livres, l’un sur « un pays lointain, ou plutôt ma succession de projets autour de mon impossible roman sur ce thème ».
 
La vie princière est le roman de leur éphémère rencontre, la musique légère de leurs croisements, de leurs regards, des frôlements, de leurs échanges sur la terrasse du Domaine, et de leur séparation, une expérience divine.
 
« Chaque seconde de ce dîner sera donc pour moi sacrée, jusqu’à la dernière, celle qui nous séparera puisque toujours je finis par être séparé des femmes dont je tombe amoureux. La séparation est devenue une constance de mon existence qui m’a forcé à changer de vie, et c’est pour ça que je me suis retrouvé romancier : je veux tout transformer en légende, créer une boucle continue, doubler l’éternité ».
 
La vie princière est un roman où la vie est « portée à son maximum, le lieu idéal, les trois mille oliviers et les trois mille cyprès, les pins parasols et les amandiers », un roman qui saisit le mouvement de la vie, ses éclairs, ses éclats et ses silences. La vie princière est un roman où le narrateur s’accorde à ce qu’il voit, et il ne voit qu’Elle, à ce qu’il ressent, il ne ressent qu’Elle, à ce qui s’ouvre sous ses yeux : la vie romanesque vécue au Domaine et la vie imaginée avec L., qui s’accorderait à la langue de Dante – « J’aurais tellement voulu que nous puissions, mine de rien, glisser dans l’italien… ». Ce beau roman est cette boucle d’éternité partagée avec L., et lorsqu’elle disparaît à jamais, comme elle était apparue, la vocation pour la joie l’emporte sur les démons qui font les mauvaises pensées.
 
« … il y a en français une expression que tu connais peut-être, parce que tu connais presque tout du français, c’est “boire les paroles de quelqu’un”, eh bien, je fais exactement ça : je bois tes paroles et elles me font escalader le ciel ».
 
Marc Pautrel a l’art d’écrire sur le fil de l’histoire, sur l’onde du Mascaret – on ne naît pas Bordelais pour rien –, de réduire sa narration comme on le fait d’une sauce, pour n’en garder que les sucs premiers des mots, les parfums les plus subtils des phrases, le cœur tendre de l’écriture.

Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/la-vie-princiere-marc-pautrel
 

vendredi 19 janvier 2018

Christian Laborde dans La Cause Littéraire



« La nuit est un animal qui ne dort que d’un œil. Elle sent bien que cette sortie à moto est une fuite, qu’une peau est en jeu. La nuit prend soin de Tine, de ses cheveux. C’est elle qui règle l’intensité du vent, le maintient à distance du side-car. Le vent ne doit pas décoiffer Tine ».
 
Tina fuit, elle fuit la fureur des hommes, la vengeance des vauriens de Vissos, le charivari, elle ne laissera pas ces résistants lui voler sa longue chevelure flamboyante, elle refuse les crachats, les insultes, et l’infamie. Alors, elle fuit, elle fuit dans la nuit occitane avec l’aide de Gustin, fidèle et silencieux, elle fuit vers la ville, vers Toulouse où personne ne la connaît, pour se cacher chez les Sœurs de la rue des Trois-Fontaines. Elle a une mémoire affutée Tina, comme son regard, elle ne plie pas, elle s’ouvre au monde, comme elle ouvrait ses bras à son amant Karl, l’officier allemand qui lui offrait en retour des vers de Verlaine, d’Hugo, de Musset, d’Apollinaire : « En admirant la neige semblable aux femmes nues ».
 
Tina affole et trouble tous ceux qu’elle croise, sa langue est celle de la Garonne, des pescofis, les pêcheurs à la ligne qui mâchent l’eau, comme ils mâchent l’occitan, cette langue sauvage et finement ouvragée, qui descend des montagnes et roule comme les galets des Gaves, cette langue que mâche Christian Laborde en goûtant à chaque consonne et à chaque voyelle.
 
« Comment leurs mains, armées de tondeuses, n’ont-elles pas tremblé lorsque les chevelures qu’ils soulevaient leur ont laissé entrevoir un chemin où se perdre, ont offert à leurs narines des parfums ignorés ? Comment ont-ils pu, découvrant leur blancheur inouïe, ne pas pleurer ? Et comment ont-ils pu imposer aux briques roses, aux cours anciennes, à leurs enfantins jets d’eau, un spectacle d’une telle cruauté ? ».
 
Tina est le roman du Chagrin et la Pitié, le corps a ses raisons, que les gens raisonnables ignorent. Tina traverse ainsi l’Histoire, jamais de guerre lasse. Son histoire se chante et se danse, c’est La Femme à la rose, d’Emma Liébel : « Voici mon cœur. Qui veut m’aimer ? Voici mes bras pour s’y pâmer / Voici mes lèvres. Voici mes yeux / Je vous les donne… Soyez heureux », ce sont les bals et les premiers accords de jazz, que l’on plaque loin des yeux des occupants. Rien n’empêchera Tina d’offrir ainsi ses yeux et ses lèvres, rien ne les altère, ni les trahisons, ni la fuite, ni la mort qui s’invite au bal, ni la passion de Viktor. La rue, la lune et la nuit la protègent, Gustin veille quelque part sur un chemin ombragé et propice à la fuite. Tina inonde le monde qu’elle embrasse, et Christian Laborde, en joailler précis, lui offre ses meilleurs éclats, sa liberté libre comme l’écrivait Rimbaud.
 
« La nuit les attendait, la lune aussi. Les confettis de clarté éparpillés sur les façades brunes, le chant du jet d’eau dans un square, les pierres dodues d’un porche, une lueur vacillante au fond d’une cour pavée, le cadre brillant d’un vélo cotonneux, d’un moteur de voiture : tout leur semblait complice, et l’était ».
 
Avec Tina, Christian Laborde prouve une nouvelle fois la vitalité de son style, de sa langue vive. Ce court roman finement composé, à la langue acérée, dessine des personnages qui restent gravés dans notre mémoire, Tina l’étourdissante, Gustin le juste, Karl l’officier poète, Viktor le résistant écrivain qui choisira sa chute, la troublante sœur Cécile. Tous, comme dans La Règle du Jeu ont leurs raisons, bonnes ou mauvaises, des raisons d’être et de vivre, qui comme des éclairs, électrifient ce beau roman.
 
Philippe Chauché
 

dimanche 14 janvier 2018

Michel Bernard dans La Cause Littéraire







« Les sons et les mouvements de la nuit ne les inquiétaient plus. Leurs sens s’étaient habitués. Le hululement d’un hibou sur son territoire de chasse, suave et prenant, la solitude d’un chêne, son orbe découplé sur la nuit, le vol errant d’une chauve-souris, étaient les signes d’amitié de la forêt. Ils avançaient comme des ombres dans un rêve, et c’était le rêve de la jeune fille ».
 
Le Bon Cœur est le roman d’une jeune paysanne dont le prénom deviendra un nom, et dont le nom inspira historiens, musiciens et cinéastes : Jeanne d’Arc. De Jules Michelet à Georges Duby, de Joseph Delteil à Anatole France, de Dreyer à Victor Fleming et Otto Preminger, de Robert Bresson à Jacques Rivette, sans oublier Gérard Manset, avec une passion commune, saisir le visible et l’invisible, faire voir ce qui a fait de l’histoire de Jeannette de Domremy une histoire française. Le Bon Cœur fait entendre l’histoire de la reconquête du Royaume de France, et une voix singulière et unique, qui résonne, comme celles qu’elle a entendues avant de se lancer dans cette aventure, les voix font parfois l’Histoire et souvent les grands livres. Cette voix singulière est aussi celle du roman de Michel Bernard, il conte avec finesse cette folle épopée française, qui la conduit à Orléans et à Reims, avant de tomber dans les mains des Bourguignons et des Anglais, cette traversée de l’Histoire, et des histoires, cette guerre de reconquête et de mots, où l’héroïne insaisissable et troublante écrit une Histoire nouvelle, les armes à la main.
 
« Tout le monde cherchait à la rencontrer puisqu’elle avait la faveur du roi. On lui prêtait des pouvoirs extraordinaires, on racontait qu’elle avait guéri des enfants, refermé des plaies par application des mains, qu’elle savait l’avenir. On disait qu’elle avait fait du petit roi à la triste figure un autre homme, qu’il avait changé, comme si la vie l’avait traversé ».
 
Le Bon Cœur est ainsi traversé par la vie, tout l’art du roman est souvent dans cela, dans cette manière d’être traversé par ces instants de vie, ces frémissements, où la nature veille à son enchantement, dans cette façon de convoquer l’Histoire, et de lui faire rendre raison. Michel Bernard chevauche aux côtés de Jeanne en armure, œil vif, gestes précis, parole rare, regard transperçant, un regard habité qui embrasse la nature endormie par la domination anglaise, et embrase les hommes qui la suivent. L’écrivain accompagne ses gestes et sa geste, suit pas à pas sa folle détermination, il sait que rien ne la détourne de la mission qu’elle s’est donnée, qu’on lui a donnée, et Le Bon Cœur est l’écho romanesque de cette aventure, de cette force singulière du bon sens et du bon cœur (1). Jeanne parle peu, mais agit, ne cesse d’agir, et finalement d’écrire son destin et celui de la France.
 
« Elle avait toujours ce regard droit qui le troublait. Il songea que ce soir, quand elle ne serait plus que cendres et poudre, elle continuerait de le regarder ».
 
Michel Bernard est fidèle à l’Histoire, il ne la réécrit pas, il l’écrit, non comme un historien, mais comme un romancier attentif, au style acéré et précis, il dresse le portrait de cette jeune femme qui renverse le XVe siècle, le portrait d’un pays qu’elle traverse, attentif au motif, à cette nature qui comme les hommes va se réveiller, attentif aux batailles, aux complots, aux résistances et aux soumissions. Les cœurs s’ouvrent comme les villes délivrées, les visages s’éclairent, les mains se lient, et Michel Bernard en peintre romancier en saisit les éclats, les visions, les ombres qui glissent sur la Loire, et cette jeunesse qu’elle offre aux soldats qui la suivent jusqu’aux flammes de la tragédie.
 
Philippe Chauché
 
(1) Jules Michelet, Histoire de France (citation qui ouvre le roman de Michel Bernard)


http://www.lacauselitteraire.fr/le-bon-coeur-michel-bernard

samedi 23 décembre 2017

Blaise Cendrars dans La Cause Littéraire





« Je resterai ma vie durant
à regarder couler la Seine…
C’est un poème dans Paris »
(La Seine, Poèmes tardifs).
 
Blaise Cendrars fait une nouvelle apparition dans la Bibliothèque de la Pléiade, avec deux volumes d’œuvres romanesques et poétiques, aux mille éclats de paillettes d’or. En 2013, Gallimard publiait deux premiers opus, consacrés aux Œuvres autobiographiques – si essentielles à l’écrivain voyageur : L’Homme foudroyé, La Main coupée, Bourlinguer, et Prière d’insérer. Le Tour du Monde poétique et romanesque du poète armé du bouclier de son œuvre (1) s’achève. L’arpenteur, le guerrier du présent, le bourlingueur lettré, l’engagé volontaire, nous livre ses Mémoires d’outre-vie composées sur le vif du sujet, sur le motif, à la manière de Cézanne et c’est admirable.
 
 
« L’air est embaumé
Musc ambre et fleur de citronnier
Le seul fait d’exister est un véritable bonheur »
(Léger et subtil, Documentaires, Îles).
 
Blaise Cendrars trace de courts poèmes, ce sont des saisissements, des bouquets, des éclats, des éblouissements, avec un style d’une pureté cristalline. Qu’il prenne un train suspendu dans le vide, qu’il assiste à Bahia au coucher du soleil, qu’il salue Guillaume Apollinaire : « Apollinaire n’est pas mort / Vous avez suivi un corbillard vide / Apollinaire est un mage / C’est lui qui souriait dans la soie des drapeaux aux fenêtres… », en toute situation, il écrit par besoin, par hygiène, comme on mange, comme on respire, comme on chante, et c’est à chaque fois surprenant, vif, juste, musical, accordé, et très finement composé. Blaise Cendrars se saisit d’histoires comme d’une cigarette, des histoires qui nourrissent l’Histoire, il se les approprie, les transforme, leur donne cette patine unique. C’est ici, l’histoire du général Johann August Suter, cette merveilleuse histoire américaine, cette merveilleuse histoire californienne, c’est la conquête de l’Ouest, et sa conquête de la littérature d’aventure, c’est là, celle de Jean Galmot dans le volcan guyanais. L’écrivain aux mille vies, aux mille aventures, plus fausses les unes que les autres, et donc plus vraies les unes que les autres – le mentir-vrai de Louis Aragon –, ne boite jamais, même s’il doute, même s’il frémit, il ne chute pas, et même après avoir perdu son bras droit à la guerre, il écrit. Il écrit comme si sa main gauche était double. « Son corps imaginaire est devenu tout puissant » (2).
 
Blaise Cendrars - Robert Doisneau
 
 
« L’Ouest ? Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi y a-t-il tant d’hommes qui s’y rendent, et qui n’en reviennent jamais ? Ils sont tués par les Peaux-Rouges ; mais celui qui passe outre ? Il meurt de soif ; mais celui qui traverse les déserts ? Il est arrêté par les montagnes ; mais celui qui franchit le col ? Où est-il ? Qu’a-t-il vu ? Pourquoi y en a-t-il tant parmi eux qui passent chez moi qui piquent directement au nord et qui, à peine dans la solitude, obliquent brusquement à l’Ouest ? » (L’Or, La merveilleuse histoire du général Johann August Suter).
 
 
 
Chez Blaise Cendrars, l’aventure romanesque se nourrit du récit, et les récits deviennent des romans, des poèmes, des éclats de vérité. L’écrivain a su voir et bien voir ce qui s’ouvrait sous ses yeux, ce que tout cela recélait de romanesque pour enflammer son corps, il a su entendre cette musique romanesque aux éclats d’aventure, pour en faire des romans sans graisse, des romans qui sonnent comme des combats de boxe. Il a su entendre la rumeur d’histoires qui se racontaient ici et là, si près, si loin de sa terre, dans l’Ouest, le vraiL’Or, La merveilleuse histoire du général Johann August Suter en est la vérification stupéfiante, il saisit ce mouvement de l’histoire de l’Amérique, il était une fois cette Amérique sous sa plume, celle des chercheurs d’or, des émigrants, les naufragés, les malheureux, les mécontents. Les hommes libres, les insoumis. Comme chez l’immense John Ford, il était une fois l’Histoire de l’Amérique, les histoires de l’Amérique, avec ceux qui la font et la défont, avec les glorieux et les traîtres, les joyeux et les sombres, les aventuriers et les roublards, une histoire qui se raconte à hauteur d’homme. Il était une fois l’histoire de la littérature vivante et frémissante, Blaise Cendrars s’y tient debout, comme s’il cherchait l’or du temps.
 
« Dans une baie
Derrière un promontoire
Une plage de sable jaune et des palmiers de nacre »
(Du monde entier au cœur du monde, Plage).
 
Philippe Chauché

(1) « Un artiste n’est jamais cerné, il n’est jamais réduit à se rendre, son ultime défense n’est jamais conquise, il peut toujours inventer une nouvelle parade en créant. Un poète n’a de bouclier que son œuvre », Blaiser Cendrars au Père Bruckberger, cité dans l’excellente préface de Claude Leroy.
(2) Pierre Michon


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mercredi 13 décembre 2017

Lettres à Dominique Rolin dans La Cause Littéraire



« Cela vit, s’agite, semble me cerner de toutes parts, moi et ma torpeur. Et par un phénomène intérieur assez fréquent, j’ai l’impression d’être, au-dehors, autre chose que moi-même, qui se mêle au jeu silencieux et mouvant du jardin ; de me perdre et de m’ignorer sans trop de peine. Je suis donc pour finir, un jardin qui t’aime, et rien d’autre : c’est trop fatigant » (Feydeau, lundi 23-24 mars 1959).
 
Dominique Rolin est la grande aventure romanesque et physique de Philippe Sollers, l’absolue complicité. Cette correspondance (le premier acte, les autres sont annoncés) est le cœur en mouvement de deux écrivains inclassables, un premier acte saisissant de justesse, de vérité et de beauté. Et que l’on ne s’y trompe pas, il faut, pour réussir ce pari inouï, s’accorder au mouvement musical de la vie, la faire sienne, et rejeter dans les ténèbres les compromissions, les mensonges, les petits arrangements littéraires, les peurs et les hontes, et ne garder que le bonheur d’être. Je suis, donc j’écris. Je suis, donc j’aime. Je suis, donc je mets tous mes muscles à l’écoute de ce qui se révèle là sous mes yeux, semble-t-il dire.
 
Il s’agit bien d’une aventure littéraire unique, deux écrivains, un jeune homme, et une femme plus âgée se rencontrent, se voient, s’aiment, s’écrivent et écrivent, sans que cela ne se voie, sans que cela ne se sache, et l’enjeu est évidemment ailleurs. C’est un roman clandestin qui ne cesse de s’écrire, à Bordeaux, sur son Île – tout est silencieux, le ciel est balisé par cinq ou six phares : La Pallice, Oléron, les Baleines – à Paris, à Venise – Venise fait tourner l’année à l’envers – et à Barcelone. Ces lettres sont les échos éblouis des romans de Philippe Sollers, et les romans du Girondin épousent les courbes de ces lettres à l’aimée. La disparition de Dominique Rolin n’est finalement qu’une autre étape, ces lettres et les prochaines qui viendront d’elle, signeront son immortelle présence. Les écrivains eux aussi font des miracles.
 
 
 
 
« Je cherche les rythmes.
Venise se rabat sur moi par plaques entières. C’est indescriptible, bien sûr, et – comment dire ? – mercuriel (?).
Je suis fou de toi, je t’aime » (Paris, le 10/7/69).
 
Ces lettres admirables sont aussi une traversée du siècle, la maladie, la mort du père, de Georges Bataille – Nous avons eu quelques bons moments avec lui, pleins d’humour feutré, lointain et assez terrible. Je revois, si proche, devant lui, son geste de la main, comme pour congédier les mots… –, la tragique disparition de son ami Pierre de Provenchères durant la guerre d’Algérie – Mon amour, je ne peux écrire… Les larmes brouillent tout, aussitôt… Pas de littérature pour un esprit qui s’en méfiant tant… –, la présence d’écrivains complices, Mauriac – (Mais) c’est un être délicieux, ce vieil homme qui m’envie presque ma maladie parce qu’elle lui rappelle le temps où, jeune, il pouvait être malade impunément, loin de tout… –, Paulhan, Tel quel qui s’avance, et L’Infini qui se dessine, Mai 68, la Chine, et sans arrêt des livres qui s’ouvrent et qui s’écrivent, avec toujours ce regard précis sur la nature qui l’entoure, le vent, les mouettes, le soleil, un certain art de vivre, l’art d’embrasser la nature qui naturellement s’ouvre à ses yeux avant de se glisser dans ses livres.
 
« Mon amour, ça y est maintenant, je crois, j’ai de nouveau devant moi et en moi les lignes de fuite, les carrés-rectangles, les volumes. Les mouettes sont les mêmes qu’à Venise, j’ai parfois l’impression que j’écris surveillé par elles depuis 2000 ans, ou encore qu’elles sont les signes de ponctuation que je refuse à la page. Aujourd’hui calme et ciel bleu, le bleu dans le blanc du bleu de toujours… » (Le Martray, mardi 11 juillet 1978).
 
Philippe Sollers - L'Infini - Gallimard - Photo Philippe Chauché
 
 
On ne peut que se réjouir de la publication de cette correspondance unique entre deux écrivains, établie par un troisième (Frans de Haes), sorte de Sainte Trinité de ce volume, une correspondance touchée par la grâce, enchantée, comme le silence des vignes, et du vin. Une correspondance frappée par la cristallisation, « deux êtres se rencontrent », qui s’entend dans les marais salants – Un simple grain de sel illumine la bouche, une simple gorgée de vin… –, qui est à l’œuvre dans ces lettres, qui sont autant de traces indélébiles d’un amour parfait.
 
Philippe Chauché
 

dimanche 10 décembre 2017

Cyril Huot dans La Cause Littéraire




« La même voix intérieure qui roulait en lui devait rouler en elle pour y charrier les mêmes mots. Il aurait suffi de lui redire les mots de sa voix intérieure et aussitôt elle les aurait reconnus, ces mots, aussitôt elle aurait su que la même voix parlait en lui comme en elle, qu’elle leur parlait à tous deux d’une même voix ».
Secret, le silence est le roman d’une voix, d’un corps et d’une voix, le roman du silence glacial, prélude de l’Enfer dans lequel semble s’enfermer l’inconnue, roman de « l’intelligence d’amour », cette intensité circulaire mise en lumière par Jacqueline Risset (1). Secret, le silence est le roman d’une passion, où le silence est une parole tue, parole de cette jeune femme tombée dans le mutisme, dans l’anorexie, dans le retrait absolu du monde, telle une sainte, que plus rien ne touche, ni n’atteint, comme plongée dans le renoncement aux éclats et aux embellies du monde. L’homme qui l’accompagne la découvre dans tous les sens du mot, décide de la libérer des griffes de la clinique où elle s’enfonce, la sauve de l’Enfer du silence, et ainsi se sauve.
Ils vont s’installer dans une grande maison près du front de mer, elle toujours silencieuse, les yeux clos, renfermée sur sa douleur inconnue, lui, la regardant dormir, la nourrissant à la petite cuillère, lui offrant toute sa patience admirative, ses attentions, son amour, qui ne dit pas encore son nom. Secret, le silence bascule en un instant, le corps de silence se livre et se cambre dans une jouissance libre – Il avait l’aveu de son corps, mais il aurait voulu entendre cet aveu de sa propre bouche, de cette bouche même sur laquelle, souffle à souffle avec elle, il le guettait en vain.
« Il consacrait un temps chaque jour plus long au plaisir érotique de la faire manger, de la faire boire, de la baigner, de la soigner, de la coiffer, de la maquiller. Il en multipliait les occasions. Et il voyait que ce plaisir, de plus en plus ouvertement sensuel, était de plus en plus partagé ».
Secret, le silence est le roman d’une passion, où l’inconnue occupe le cœur des rêves de son protecteur, roman aux multiples filiations romanesques, on pense à André Pieyre de Mandiargues, mais aussi à Georges Bataille, par instants au Marquis de Sade, à Vivant Denon – Point de lendemain – et aux Extatiques. La littérature porte en son sein, dans sa chair, ces éclats d’érotisme, ces tensions, ces saisissements, admirations et adorations, où le désir est foudroyé, où les mots ont du style et où le style transcende les corps – En t’offrant de devenir ta victime, c’est de l’amour dont je veux me faire la victime.
Secret, le silence est un roman qui se risque sur le territoire de la violence érotique, sur ce continent noir symbolique – En faisant appel à sa sauvagerie, il parvenait à raviver la sienne, comme une rédemption christique. Cyril Huot est le maître du temps et des corps, de ce roman précis, dérangeant et troublant, d’une rare force, roman d’initiation et d’admiration, un roman baigné de larmes et de silence, comme les yeux et les lèvres de l’inconnue, dont les éclats de beauté irisent ce roman unique.
(1) Dante écrivain ou l’Intelletto d’amore, essai, Seuil, 1982
Philippe Chauché

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samedi 2 décembre 2017

Gilbert Pinna dans La Cause Littéraire



« Débarquement dans les ports. Marseille, juillet 1962. Il faut voir tous ces gens éperdus, dans la gare Saint-Charles. Moi, minuscule, dans un couffin, avec mon frère, en départ de vacances. Bien plus tard, on me le raconte : il y a des vieux, des vieilles, des enfants, hagards, une valise à la main, qui attendent, debout, assis, couchés… Et puis, dehors juste à trois cents mètres, la grande lumière blanche qui réverbère celle de la baie d’Alger. Entre les deux côtes, les plages et un gros bras de mer ».
 
Peut-être des falaises est une aventure graphique, l’esquisse d’un roman, nourrie de l’enfance de l’auteur, de son humeur irisée, de ses admirations, Hopper, Camus et l’insondable secret de l’Algérie de Meursault, Kafka, magicien impérial de sa ménagerie, Hugo Pratt, ou encore Marguerite Duras sur son balcon des Roches Noires, et Freud à Vienne. Gilbert Pinna n’illustre pas ses éclats romanesques, ses remarques, ses souvenirs, il les prolonge, en donne un écho gracieux et troublant. Le trait est fin, tout en rondeur, les couleurs sont embrasées par des pastels soyeux.
 
 
 
Ses personnages dessinés parlent, ils ont parfois les traits tirés, la paupière en amende, ils sourient, ou se campent dans le doute, ils s’étirent ou s’assoupissent, on pense à Daumier, à Gorce, à Loustal pour le trait, à Hugo Pratt, pour le chatoiement et l’aventure qui surgit au coin de la page, mais Gilbert Pinna est unique, il saisit cet instant, cette suspension, un regard perdu, un soupir, d’un trait. Il se souvient aussi des dessins et des gravures de Bruno Schulz – assassiné par les nazis en 1942 –, qui prolongeaient ceux de Goya, la terreur est là, et les monstres rodent, point de terreur dans Peut-être des falaises, mais une légèreté que parfois traverse un trait de doute, une tristesse lointaine.
 
« Il lui suffit de fermer les yeux pour les faire arriver d’Abyssinie, d’Acarnanie, d’Abkhazie, d’Albanie, d’Amazonie, tous enfants d’Hugo Pratt ».
 
 
 
« Plus tard, il les verra dans Prague, sortis des brumes, ces grands chevaux lumineux qui tirent des calèches ou des charrettes, il les verra aussi, efflanqués, à bout de souffle, effondrés sur les pavés, qui bloquent la circulation ».
 
Peut-être des falaises est un beau livre, qui ruisselle sous la lumière d’automne, riche de verts légers, d’éclats rouges et jaunes, d’aplats de gris, le crayon s’offre au pastel, une page dessinée, en miroir d’une page imprimée. Un livre qui s’ouvre sur le large, en équilibre sur une falaise, ou dans le regard d’écrivains d’aventures, qu’elle s’écrive au coin d’une rue, dans une chambre, au bord d’un canal, face à l’océan ou sur une planche à dessins.
 
 
Philippe Chauché
 

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http://gilbertpinnalebloggraphique.over-blog.com/

samedi 11 novembre 2017

Pierre Parlant dans La Cause Littéraire


Pierre Parlant - Photo Graziano Arici


La Cause Littéraire Après avoir beaucoup écrit, pas mal voyagé, aux Etats-Unis d’Amérique sur les traces de l’historien d’art Aby Warburg, ou encore au Liban, vous avez fondé la revue Hiems qui a cessé de paraître en 2003, beaucoup visité l’art, la littérature et la philosophie et fondé une toute nouvelle collection Ekphr@sis. Les trois premiers livres sont disponibles : « Le doigt dans l’œil » de Sébastien Smirou, « Cyril » de Didier da Silva, et « L’éléphant de mon père » de Xavier Girard, d’autres sont attendus cet automne.
L’ekphrasis est un mot grec, que l’on traduit par « description, expliquer jusqu’au bout », citant le philosophe Aelius Théon vous notez qu’il s’agit d’« un discours qui nous fait faire le tour de ce qu’il montre en le portant sous les yeux avec évidence », et vous ajoutez qu’il s’agit pour les écrivains que vous sollicitez de porter sous les yeux ce que montre leur texte : c’est-à-dire des lieux, des personnes, des moments remarquables, des choses faites, la situation porte donc le romanesque ?
Pierre Parlant : « Porter sous les yeux » est en effet une expression très suggestive. Elle confirme d’ailleurs un des effets que produit souvent la lecture : nous lisons, nous « voyons » soudain quelque chose, même si cela ne correspond pas forcément à ce qu’on nomme un peu trop vite des « images ». Disons en tout cas qu’un des pouvoirs de l’écriture consiste à susciter chez le lecteur, et de manière énigmatique, une activité imageante, parfois sans référent aucun, mais toujours excitante.
Quant à la définition de l’ekphrasis telle qu’elle est proposée par Aelius Théon, c’est l’extension que ce sophiste lui donne qui m’a intéressé. On rapporte en effet classiquement l’ekphrasis à la description d’une œuvre d’art, autrement dit à une représentation, qu’elle soit picturale, architecturale ou simplement d’ordre décoratif. Un des exemples les plus fameux est sans doute la description du bouclier d’Achille au chant XVIII de l’Iliade. Or, par-delà ce type de description, l’ekphrasis pensée par Aelius Théon peut également s’attacher à un lieu, à un moment, à une personne, sitôt que viennent « sous les yeux » les choses en question.
Pour ce qui concerne les textes que nous avons déjà publiés, c’est effectivement le cas. Sébastien Smirou, alors pensionnaire à la Villa Médicis, s’est intéressé à une sculpture du Bernin qu’il avait découverte dans une église romaine ; Xavier Girard s’est attaché à l’évocation d’un objet assez insolite lié à son enfance ; Didier da Silva, de façon plus inattendue et très émouvante, a rendu hommage à un ami disparu. S’agit-il pour autant ici de suivre une pente « romanesque » ? Même si le roman n’hésite pas à recourir s’il le faut à l’ekphrasis, il ne me semble pas qu’en tant que telle, l’ekphrasis relève de ce genre. Le « romanesque » suppose en effet la mise en jeu de situations, l’invention et l’intervention de personnages qui y sont impliqués et, plus décisivement sans doute, l’instauration d’un temps qui autorise une mise en intrigue de l’ensemble. Parce qu’elle se centre sur son objet, parce qu’elle pratique ainsi une sorte de réduction, l’ekphrasis m’apparaît en revanche plus proche d’un sur-place. À la faveur de l’évocation, le cours du temps se trouve suspendu, comme si l’on faisait un « arrêt sur image », celui-ci n’interdisant pourtant pas le mouvement. L’effet paradoxal de cet arrêt est justement alors d’en produire de multiples par le biais d’une juxtaposition, surimpression ou accumulation d’esquisses d’un seul et même objet.
De ce point de vue, si j’ose dire, un des plus virtuoses est sans doute Francis Ponge, et un des plus méthodiques Georges Perec. Le matériau du premier était, comme on sait, le langage lui-même, et toutes ses ressources, tandis que la tentative d’épuisement des espaces et le décentrement de soi motivaient le second.
La Cause Littéraire : Comment choisissez-vous les auteurs que vous souhaitez publier ? Pour les trois premières livraisons, Xavier Girard et son troublant et touchant « Eléphant de mon père », Sébastien Smirou, et son regard, ce désir de ne plus voir, pour « mieux voir » une sculpture du Bernin, « Le doigt dans l’œil », et enfin Didier da Silva, sa belle lettre d’amour à Cyril ?
Pierre Parlant : Les textes que nous publions sont toujours des textes de commande. Nous sollicitons donc des auteurs que nous lisons, dont nous aimons et suivons l’écriture et qui, selon nous, peuvent jouer le jeu de l’ekphrasis.
La Cause Littéraire : Quels sont les auteurs qui vont s’inviter dans votre collection ? Et quelles règles fixez-vous à vos auteurs ? Du bon usage d’Ekphr@sis ?
Pierre Parlant : Sont à paraître très prochainement des textes de Liliane Giraudon et de Cécile Mainardi et nous en sommes très heureux car leurs écritures sont pour nous parmi les plus originales et inventives dans le champ poétique d’aujourd’hui. Les règles que nous fixons sont simples et dictées par le cahier des charges de la collection. Nous demandons évidemment de satisfaire aux exigences du genre et de proposer un texte de 15.000 à 20.000 signes. À partir de là, tout est permis et c’est pour nous une grande joie de découvrir les textes lorsqu’ils nous sont envoyés.
La Cause Littéraire : Vous avez choisi de tous petits formats, des petits livres souples, à glisser dans sa poche ou son sac, c’est un choix éditorial, économique ou les deux à la fois ?
La Cause Littéraire : Pour être efficace sans s’épuiser, une ekphrasis doit se déployer dans un format relativement réduit. On peut même dire qu’idéalement ce format doit être homogène au temps d’une lecture qui ne s’interrompt pas. On lit d’un trait, on voit d’un souffle. L’ekphrasis est en soi une « petite forme », comme on en connaît quelques-unes dans le champ musical (Satie, Bartók, Mompou, Pesson, etc.). Les livres que nous publions n’excèdent donc pas une trentaine de pages.
Bien que modeste – l’économie l’exige –, la fabrication est néanmoins soignée. Nous concevons parfois les couvertures avec les auteurs et nous essayons de donner à chaque ouvrage la forme qui lui convient.
Votre idée de mettre ces petits livres dans un sac ou dans la poche me plaît beaucoup. Oui, ce sont bel et bien des textes qui peuvent être emportés avec soi, comme des petits trésors qu’on aurait trouvés et ramassés sur le chemin. On peut les lire dans le bus, entre deux arrêts de train, à la terrasse d’un café, dans une salle d’attente, etc. Ils proposent une « vision », souvent méditative, qui peut se loger dans ce genre de moments-là. Au fond, la lecture d’une ekphrasis s’apparente au fait de « jeter un œil ». C’est rapide, quelquefois surprenant et intense.
La Cause Littéraire : Parlons enfin de vous : écrivain, essayiste, passionné d’art et de philosophie, que vous enseignez (ou que vous avez enseignée ?), passion de Nietzsche, « Les Courtes Habitudes », penseur mal compris, mal lu ? Qu’en direz-vous ?
Pierre Parlant : Avant d’avoir récemment suspendu mon activité, j’ai en effet enseigné assez longtemps la philosophie ; d’abord en Lycée – j’en garde le souvenir de moments passionnants – puis à l’Université. Vous faites allusion ici à un livre, Les courtes habitudes, publié aux éditions Nous en 2014. Je l’ai composé à partir de ma lecture de la correspondance de Nietzsche lors de ses séjours niçois. Ce livre de poésie a rejoint une des collections de ces éditions qui se nomme « Antiphilosophie ». Ça m’a semblé très pertinent puisque Nietzsche, comme Pascal, Kierkegaard ou Wittgenstein, doivent aussi être considérés dans leur rapport polémique avec non seulement la tradition philosophique mais avec les prétentions de son exercice.
Sur la question de la réception de Nietzsche, il suffit de rappeler ce qu’il écrivait lui-même, « Tout profond penseur craint plus d’être compris que d’être mal compris » (Par-delà le bien et le mal, § 290), pour s’apercevoir qu’elle suppose un travail à ce jour inachevé ou, plutôt, toujours à reprendre. En l’occurrence, il faut y insister, la lecture de Nietzsche n’est ni facile ni apaisante. Elle peut autant stimuler que déconcerter. On trouve dans ses pages de quoi enclencher l’enthousiasme ou provoquer la désapprobation. Cette œuvre recèle cependant de quoi nous tenir en éveil pour orienter la pensée, particulièrement sous le rapport de ce nihilisme qui caractérise notre époque et que Nietzsche avait parfaitement diagnostiqué.
La Cause Littéraire : Enfin quels sont vos projets d’écriture aujourd’hui ? Quels écrivains lisez-vous souvent ? Quels sont ceux qui fréquentent votre bibliothèque et que vous fréquentez ?
Pierre Parlant : Les éditions Nous viennent de publier Ma durée Pontormo qui est le deuxième volet de ce que j’ai appelé « l’autobiographie d’un autre ». Ce livre s’inscrit dans un triptyque commencé avec Les courtes habitudes et qui sera clos avec Une cause dansée, un livre écrit à la suite d’une Mission Stendhal que j’ai effectuée en Arizona et au Nouveau-Mexique en ayant Le rituel du serpent d’Aby Warburg avec moi. Les trois figures exemplaires en sont donc respectivement Nietzsche, Pontormo et Warburg.
Pour ce qui concerne mes autres projets d’écriture, je viens de terminer un roman dont le déclencheur a été l’étonnant portrait d’Andy Warhol peint en 1970 par Alice Neel ; je travaille actuellement à la rédaction de deux articles pour le Dictionnaire Deleuze à paraître l’an prochain et je suis très heureux d’avoir reçu une commande du Musée de Gap qui me permet de me pencher sur l’étrange « herbier d’oiseaux », un vrai trésor, qui sortira bientôt de ses réserves pour être montré au public. Ce sera pour moi l’occasion de faire 80 portraits de passereaux.
Quant aux écrivains qui fréquentent ma bibliothèque ou que je fréquente, comme ils sont nombreux et que je ne veux en vexer aucun (contemporains ou anciens, ils sont à jamais vivants), je me contente de citer en désordre ceux que je lis et/ou relis ces jours-ci : Claude Simon, Ovide, Louis Zukofsky, Pascal, Sapphô, Jean-Patrice Courtois, Lorine Niedecker…
Philippe Chauché

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