mardi 29 novembre 2016

People Bazaar dans La Cause Littéraire



J« Juin 1955. Je suis au coin de la rue Saint-Benoît et du boulevard Saint-Germain. J’attends. Quoi ? Tout et rien. Que va-t-il se passer ce soir ? Comment dîner ? Pourrai-je entrer au Club Saint-Germain où doit passer Art Blakey et ses Jazz Messengers ? » (Avoir vingt-ans à Saint-Germain-des-Prés).
 
Je me souviens de Pierre de Lucovich, toutes celles et ceux qu’il a croisés, rencontrés, interviewés, aimés, en plus de cinquante ans, pourraient-ils peut-être répondre à cette invitation, à ce réjouissant exercice littéraire. En attendant de lire leurs réponses, l’infiltré offre dans cet opus ses souvenirs, souvenirs gracieux et élégants de nuits blanches et noires de Paris et New-York, les nuits d’un « raisin aigre »*, accordées aux musiques de Miles Davis, de Bud Powell ou de Thelonious Monk. En cinquante ans, Pierre de Lucovich aura plus pour moins approché – le journalisme ressemble parfois à la chasse au lion à l’arc – Orson Welles, drapé dans sa cape noire, Paul Gégauff, brillant, provocateur, mais aussi Maurice Ronet, docteur en lucidité, ou encore Françoise Sagan, l’amie, Dalio, l’humour juif à fleur de peau, l’autodérision dans le sang, mais aussi quelques princesses, des ministres, des peintres, des chanteurs, des couturiers, tant et tant d’autres. L’élégant infiltré écrit pour Paris Match, Vogues Homme, Paris Presse, Lui, L’Express, L’Evènement du Jeudi, Harper’s Bazaar.
 
Ses portraits-souvenirs sont toujours précis et nets, ses phrases sans emphase, il va droit au but, aux faits, tout l’art d’un roman qui se déroule sous ses yeux, en deux phrases, il saisit une situation et c’est à chaque fois juste et troublant, son œil voit, sa main ne tremble pas, même lorsque la terre se dérobe sous ses pieds, il sait admirer, comme il sait griffer les suffisants et les fâcheux.
 
« A table, c’est un feu d’artifice sur Hollywood. Nous parlons du cinéma américain des années cinquante, période patriotique et paranoïaque. Il a compris que je suis cinéphile. Je lui rappelle les navets à la gloire du FBI dont le plus célèbre est I was a communist for the FBI, l’histoire d’un agent infiltré dans le PC américain. Il éclate de son rire tonitruant et se met à imaginer des titres parodiques : I was a teenage computer, I was a pizza in the mafia » (La mémoire d’Orson).
 
Souvenirs d’un infiltré dans le beau monde est le roman d’une vie, la vie de Jean-Pierre de Lucovich, ponctuée de rencontres, d’éclats de rires, de doutes, de beaux costumes, d’amours, il prénomme son fils Roman – Au fond, tu es le père du nouveau Roman –, de drames, de nuits blanches, de coups de colère et d’amitiés. Son décor : la Côte d’Azur, le Luberon de ses amis – Maurice Ronet –, les nuits parisiennes, les Palaces, L’Alcazar, le Palace, Lipp, Maxim’s, des châteaux, des clubs de jazz parisiens et new-yorkais, des rendez-vous secrets et discrets, où il se rend sur la pointe des pieds. La discrétion est une règle, l’élégance une éthique. Il traverse ce beau monde à la manière de Cary Grant – Un homme élégant s’habille toujours de la même manière – dans les films d’Hitchcock, même démarche légère, un rien de nostalgie, dupe de rien, comme dans La Dolce Vita. Si la vie est une fête**, alors il serait vraiment navrant de ne pas en être, ne cesse-t-il de nous dire, à chaque page de ce récit romanesque, léger et pétillant.
 
 Philippe Chauché
 
* L’expression est de Boris Vian qui appelait ainsi les tenants du be bop, surnommant ceux de la Nouvelle-Orléans, les « figues moisies »
** Livre de souvenirs de José Luis de Villalonga
 
 
 

samedi 19 novembre 2016

Philippe Garnier et David Goodis dans La Cause Littéraire







« Cette histoire de Goodis avait donc commencé fortuitement ; une commande, pour tout dire. Et lorsque l’idée avait été lancée de Paris, c’est avec certaines réticences que j’avais accepté. J’avais certes déjà fouiné du côté de Cain, Chandler, Burnett et d’autres auteurs de la Série Noire, et une exploration du monde de Goodis paraissait logique à certains. J’en étais moins sûr, et n’osais trop me lancer ».
 
 
 
Trente ans séparent La vie en noir et blanc et Retour vers David Goodis, les deux livres consacrés par Philippe Garnier à l’auteur de Tirez sur le pianiste, La lune dans le caniveau ou encore Cauchemar et L’allumette facile. Des romans noirs publiés en leur temps en France par Marcel Duhamel dans La Série Noire, puis par François Guérif dans la revue Polar et chez Fayard. Philippe Garnier, pour ceux qui l’auraient oublié, c’est l’œil et la voix américaine du magazine Cinéma, Cinémas, de Claude Ventura, Anne Andreu et Michel Boujut, produit et diffusé à la télévision sur Antenne 2, de janvier 1982 à novembre 1991.
 
Le français de Los Angeles aura ainsi rencontré et dialogué pour la télévision avec Sterling Hayden – Johnny Guitare et l’Ultime Razzia –, Franck CapraAngie Dickinson, ou encore Robert Mitchum, sans oublier ses enquêtes sur les scénaristes et les écrivains de romans noirs. C’était enfin L’Oreille d’un sourd pour le quotidien Libération, des chroniques venues de l’Ouest, émoustillantes avec à chaque fois quelque chose de nouveau. Cette biographie amusée et curieuse de David Goodis poursuit la même démarche, porté par le même regard littéraire et cinéphile sur Hollywood, il dessine le portait de cet écrivain qui a fait ce qu’il a voulu et s’est sacrément bien amusé à le faire, cet écrivain de série au ton tantôt frileux tantôt surchauffé… avec cette voix et ces dialogues intérieurs qu’il maniait parfois si bien et qui le rendaient si différent des autres.
 
« Fallait-il alors chercher le vrai Goodis dans ses livres, dans les descriptions qu’il faisait de ses personnages masculins ? Était-il réellement comme Eddie le pianiste, de taille moyenne et mince (…), une figure sympathique, sans lignes dures, sans ombres ? Ou comme le laissé-pour-compte de Sans espoir de retour ? »
 
David Goodis héros improbable du cinématographe français, François Truffaut adapte Tirez sur le pianiste, Godard y pense dans Made in USA, et les adaptations se suivent, plus ou moins heureuses, signées Henri Verneuil, René Clément, Jean-Jacques Beineix, Gilles Bréhat, Francis Girod, mais aussi Samuel Fuller, l’univers de l’écrivain s’y prête et on l’y prête, et ses traductions parfois pour le moins hasardeuses, poussent les scénaristes et les cinéastes à se les approprier, à les transformer, parfois au petit bonheur la chance.
 
 
 
Goodis intrigue et fascine, cette photo en noir et blanc que reproduit Philippe Garnier, où on le voit de profil en chemise à fines rayures, bretelles, cravate à motif, en train de taper à la machine à écrire, est devenue l’icône tant rêvée de l’écrivain américain – une semblable montre Faulkner torse nu penché sur sa petite machine à écrire. Philippe Garnier nous le rappelle, tout a commencé en 1947, avec Bogart et Bacall des Passagers de la nuit, qui lui colleront tant et si bien à la peau.
 
« Le microsillon noir se mit à tourner. Il posa l’aiguille, et ce fut parti pour Shorty George. Parry se tenait prés du pick-up, suivait les évolutions du disque et écoutait l’orchestre de Basie atteindre la quatrième dimension. Il reconnut la trompette de Buck Clayton et sourit. Le sourire d’argile tendre vira carrément au ciment lorsqu’il entendit les doigts gratter à la porte de l’appartement. Son corps entier prit la rigidité du ciment » (Cauchemar, Gallimard, 1949).
 
 
Imaginons une carte stellaire, dont tous les chemins, des plus évidents aux plus étranges, conduisent à la même planète : David Goodis. Non celle dont rêvait ses lecteurs, ses adaptateurs, ses commentateurs, mais la réelle, la planète de cet écrivain toujours au fait des changements de goûts et des marchés. Goodis écrit des nouvelles pour des magazines populaires, pour la radio, des scénarios pour le cinéma, flirte avec Universal, travaille pour la Warner, voyage un peu, écrit beaucoup, des nouvelles et des romans – Je crois que David n’a jamais eu l’ambition d’être un grand écrivain. C’était un besogneux, un hack, comme on dit ici… Il ne parlait jamais de livres ou d’auteurs connus. Sauf Henry Miller –, assiste à des courses de taureaux à Tijuana, écoute du jazz, s’immerge dans les milieux sombres qu’il veut décrire, fréquente des clubs réservés aux noirs, et croise le Milieu.
Philippe Garnier emprunte tous ces chemins de traverse pour dresser ce portrait croisé, ces portraits éclairés de dizaines de témoignages, ces satellites qui tournaient autour de lui, certains l’ont oublié, d’autres se souviennent du vrai David Goodis – un de plus ! – qui a laissé quelques empreintes, pages imprimées, lettres, esclandres, et passions. Cette foisonnante biographie ressemble à s’y méprendre à un roman noir, roman d’une époque et d’un pays, au pluriel, les Amériques, roman qui tourne autour de son héros, en découvre une, deux, trois faces, pages après page, et nous permet une nouvelle fois, trente ans après la première, de mesurer l’importance, et de mieux comprendre qui était ce drôle d’oiseau de nuit.
 
Philippe Chauché
 

jeudi 10 novembre 2016

Arnaud Le Vac dans La Cause Littéraire

Pierre Nivollet - Le semeur


Arnaud Le Vac croit aux affinités électives, il sème à tout va, une manière de vivre poétiquement, autrement dit des lettres d’écrivains, des poèmes, des photos, des reproductions de toiles et de dessins : – Prenez, et jetez au vent. Arnaud Le Vac met en musique Le sac du semeur, une revue numérique et imprimée, que l’on découvre parfois sur la table d’un café parisien, et que chaque lecteur peut imprimer pour l’offrir au vent, pour dit-il réinventer dans la continuité de la vie et du langage notre rapport entre la poésie et la vie.
 
Rencontre avec un guerrier de la langue, de la liberté libre.

La Cause Littéraire : Commençons par le début, si vous le voulez bien, pourquoi ce désir d’une nouvelle revue ? Vous faites d’ailleurs référence à celles qui ont marqué le « paysage » poétique français, Dada et la Révolution Surréaliste, nous pourrions y ajouter Tel quel, l’Infini, Ligne de Risque, Sprezzatura, Les Cahiers de Tinbad, vous vous sentez une certaine parenté avec ces dernières ?

Arnaud Le Vac : C’est avant tout la volonté de rassembler des écritures que l’on pourrait dire intempestives par rapport à l’époque. Avec leur individuation propre. C’est-à-dire opérant dans et contre le temps : solitaire et solidaire comme l’a formulé Victor Hugo en s’appuyant sur le rocher des Proscrits, « des exilés » à Jersey. Le titre « Le sac du semeur » et sa devise « Prenez, et jetez au vent » viennent d’Océan de Victor Hugo. Je dois dire que pour moi les revues dada et surréalistes ont marqué leur temps en incarnant ce combat internationaliste. Cette opération de grande envergure portant sur le langage dont parle André Breton a à voir avec l’art et la poésie – en continuant et en renouvelant autrement les poèmes et les dessins de Victor Hugo. L’art et la poésie sont le nerf de ce combat. En témoigne toujours l’une des plus importantes revues de ce début du XXe siècle : la revue Les soirées de Paris de Guillaume Apollinaire. L’on pourrait citer encore le nom de la revue Nord-Sud de Pierre Reverdy. La modernité s’invente à travers les revues. Ce sont elles qui permettent l’émergence du sujet moderne. Stéphane Mallarmé publie Un coup de dé jamais n’abolira le hasard dans la revue Cosmopolis. André Breton donne à lire les Poésies I et II d’Isidore Ducasse dans la revue Littérature. On ne se rend pas encore bien compte que tout cela excède la littérature. Le sujet philosophique et celui des Lumières sont constamment travaillés de l’intérieur. Un nouveau rapport au monde et au langage crée un sujet qui échappe à toute définition et qui demeure de ce fait indéfinissable. Le sujet philosophique et le sujet politique n’occupent pas par hasard les avant-gardes. Cette préoccupation, cette interrogation du sujet, traverse l’œuvre poétique et critique d’André Breton et de Tristan Tzara. Deux poètes qui comptent beaucoup pour moi. L’après-guerre, dans ce qu’il a de plus singulier et de pluriel, participe de cet éclatement du sujet. De sa reconnaissance à son éviction définitive. Je me sens proche avec Le sac du semeur de la revue Documents, Minotaure, VVV, Cobra, Europe, Action Poétique, Potlatch, L’International situationniste, Tel-Quel, TXT, Opus international, Les Cahiers du chemin, Po&sie, Documents sur, L’Infini, Triages, Fusées, Le Trait, Résonance Générale, dans la mesure où le sujet poétique est abordé sans concession. Je ne vois pas le sujet poétique – le poème – pris au sérieux dans les revues Ligne de risque, Sprezzatura, Les Cahiers de Tinbad nouvellement venu, dont j’ai rencontré chacun des acteurs. La revue L’Infini publie ce qui compte en poésie. J’ai pour ma part découvert l’œuvre d’Hans Magnus Enzensberger et de Cees Nooteboom dans les numéros 63 et 57. La poésie est ce qui est le plus mal vu, c’est-à-dire le plus mal lu. La revue Le sac du semeur partage les préoccupations de la revue Fusées (22 numéros) et de la revue Résonance générale (8 numéros à ce jour publiés par L’Atelier du Grand Tétras). L’essai pour la poétique 1 de cette revue Émile Benveniste pour vivre langage (sous la direction de Serge Martin, L’Atelier du Grand Tétras, 2009) permet de se rendre compte de ce qu’engage dans la pensée l’activité du sujet et du poème.

La Cause Littéraire : Le langage vous occupe au plus haut point, vous vous demandez d’ailleurs s’il est en train de nous manquer, vous appuyant pour cela sur deux écrivains de très haute tenue, Annie Le Brun – dont « Les châteaux de la subversion » pourrait être un passeport – et Jacqueline Risset – dont la traduction de Dante a comme l’on dit fait date, et poésie –, alors où en est le langage en 2016 ?

Arnaud Le Vac : J’admire l’œuvre poétique et critique d’Annie Le Brun. Comme Guy Debord elle n’a pas cédé sur l’écriture d’André Breton. La modernité et sa reconnaissance traversent l’œuvre d’Annie Le Brun. Le langage est-il en train de nous manquer ? Voici la question la plus juste, la proposition la plus surréaliste du XXe siècle. Où en êtes-vous avec le langage et la vie ? Je veux savoir. Ou plutôt, avez-vous conscience que, notre seul pourvoir d’énonciation dépend de se dit et de se dire ? Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore, devait dire André Breton. Ce n’est plus seulement le sujet écrivain de la langue et de la littérature qui est convoqué ici, mais encore, dans sa relation au monde et aux autres, le sujet du langage et du discours en tant que sujet. Je préfère pour cela le terme de dissidence à celui de subversion, plus proche de l’intempestivité que suggère la subjectivation. Les châteaux de la subversion (folio) reste un livre capital pour comprendre l’échec des Lumières et celui de l’idéalisme allemand dont l’Europe se relève à peine. Qu’est-ce qu’une vie humaine et dans quel cas engage-t-elle le langage et la vie ? Le continu du langage et de la vie ? La division du sujet n’est pas plus acceptable aujourd’hui qu’hier. L’éthique, le poétique, le politique ne doivent pas être dissociés du sujet. C’est autant la tentative de l’œuvre de Dante au moyen-âge et qui préfigure la Renaissance, que celle de Sade au XVIIIe siècle et qui préfigure le XIXe siècle. L’œuvre poétique et critique de Jacqueline Risset, sortir Dante de l’Enfer, participe de cette subjectivation. C’est à travers cette subjectivation du langage, qui ne sépare plus le langage de la vie et la vie du langage, que le sujet poétique doit poursuivre ses efforts de penser. Comme l’a dit Émile Benveniste – né à Alep en 1902 au sein d’une famille juive polyglotte : « Bien avant de servir à communiquer, le langage sert à vivre ». C’est tout ce qu’engage dans le langage ce vivre dont parle Émile Benveniste qui m’intéresse dans l’œuvre d’Annie Le Brun et de Jacqueline Risset.

La Cause Littéraire : Au sommaire de ce premier sac du semeur, Marcelin Pleynet, Claude Minière, Pascal Boulanger, le peintre Mathias Pérez, Samuel Dudouit, mais aussi les errances solaires du photographe Didier Ben Loulou ou encore Yann Miralles, autant d’affinités électives ? Vous voulez tisser un lien entre cessolitaires, qui écrivent tous – peignent et photographient – le monde, ou pour le moins un monde qu’ils fréquentent, dont ils s’éloignent ou qu’ils imaginent ? Marcelin Pleynet fait ici figure de père – même s’il s’empresserait de rejeter cette définition –, ou pour le moins d’un aventurier de la poésie et des pensées libres, sans oublier non plus son regard aiguisé sur la peinture, et Pierre Nivollet dont vous publiez un semeur qui pourrait être Rimbaud, est l’auteur des lithographies de la Dogana de Marcelin Pleynet, le hasard heureux des rencontres ?

 

Mathias Pérez

Arnaud Le Vac : Ce sont des choix personnels dans la mesure que je ne me vois pas publier ce que je ne lis pas. Je consacre la première partie de la revue Le sac du semeur 1 au poète et critique Marcelin Pleynet, Claude Minière, Pascal Boulanger – et Pierre Nivollet dont vous êtes le premier à me dire que ce dessin du Semeur pourrait être Rimbaud. Il s’agit en effet de rencontres heureuses dans la lecture et dans la vie. J’ai fait ces trois photographies que je publie à la fin de cette partie avec Marcelin Pleynet lors d’une visite au Musée du Louvre en octobre 2010. L’œuvre de Marcelin Pleynet est – comme en témoigne cet extrait de son journal que je publie – ce qu’il appelle un Póntos, une traversée, une navigation risquée. Cette écriture participe d’une individuation à travers l’art et la poésie. Qui aura autant écrit qu’André Breton et Marcelin Pleynet sur l’art et la poésie ? Il y a une présence et une voix très forte dans l’œuvre de Marcelin Pleynet. Se pourrait-il aujourd’hui qu’un lecteur n’écrive pas en vain sur l’œuvre de Lautréamont et de Rimbaud, mais encore sur celle d’Homère ? Les enjeux n’ont d’égale que votre disposition à pouvoir reconnaître l’art et la poésie. Lire et sentir font sans cesse le sujet. C’est l’expérience du monde et des autres, ce qui s’en dégage qui compte. Je suis très heureux de publier La poésie est radicale de Claude Minière et Petites physiques du baiser de Pascal Boulanger. Leur œuvre poétique et critique avec celle de Marcelin Pleynet m’accompagne dans tout ce que je fais. Je me sens très proche de ce qui m’occupe poétiquement en leur consacrant cette première partie. Il y a si je puis dire une certaine logique à l’œuvre. Des lectures et des rencontres qui se croisent et opèrent sur le motif. Je pense que le premier dossier de la revue consacré à Mathias Pérez, dans cette seconde partie de la revue, s’imposait de lui-même. Mathias Pérez a dans tout ce qu’il fait le grand mérite de savoir faire partager cette aventure. L’on retrouve dans la troisième partie de la revue Samuel Dudouit, Sanda Voïca, Didier Ben Loulou, Serge Ritman, Yann Miralles, Brigitte Donat, Cess Nooteboom et Henri Meschonnic. S’il y a un ascendant à l’œuvre autour de Marcelin Pleynet, peut-être en existe-t-il un autour d’Alain Jouffroy. La poésie vous engage dans la vie. Toute rencontre est décisive. Voyez Samuel Dudouit et Sanda Voïca avec Alain Jouffroy. Lisez Voler l’écriture à la mort et Je suis ici. Tout cela m’intéresse beaucoup. C’est toujours situé si vous voulez. D’où venez-vous ? D’où parlez-vous ? Qu’est-ce qui tout à coup vous pousse à prendre la parole ? Je vois cela très précisément à l’œuvre dans les photographies de Didier Ben Loulou. Voyez ces ombres d’enfants s’étendre à l’infini et vous comprendrez d’un coup d’œil ce que peut être dans ce monde une vie. C’est tout à fait considérable. L’obscur travaille ma lumière comme a dit Henri Meschonnic. L’on pourrait encore évoquer ici un ascendant autour de l’œuvre d’Henri Meschonnic, avec l’activité poétique et critique de Serge Ritman et de Yann Miralles. Sortir de la phénoménologie, de l’existentialisme et du structuralisme, demande de reconnaître le sujet en tant qu’activité du poème comme l’invite à le penser Henri Meschonnic. Cela s’entend avec les couleurs de ta main de Serge Ritman et Méditerranée romance (mouvement 3) de Yann Miralles. Je pense qu’il n’y a pas de prosodie personnelle sans passer par sa propre critique de la poésie. Lisez Anamnèse, extrait de L’espace d’un pas de Brigitte Donat. Voyez encore le poète Cess Nooteboom dont je viens de publier un choix de poèmes de son livre Le visage de l’œil sous le titre Contemporains. Ce rapport aux contemporains ne va jamais de soi. Henri Meschonnic dans son intervention Être Hugo aujourd’hui ne parle pas par hasard d’utopie et de prophétie, de pensée comme dissidence, où le politique peut être pensé dans et par le poème. Je termine cette troisième partie en publiant La pensée comme dissidence d’Henri Meschonnic. Hugo, en tant que poète et penseur, ne cesse d’agir en ce début de XXIe siècle.

La Cause Littéraire : Vous donnez dans ce sac du semeur grande place au peintre Mathias Pérez, en reproduisant des œuvres et en laissant place à la parole, au langage, le sien et celui de ceux qui écrivent sur lui, avec une attaque – qui n’aurait pas déplu à André Breton : « Les patrons de l’art contemporain (qui n’ont de goût que pour les pompiers du concept) refusent l’espace dont s’épaissit la couleur et lui interdisent donc de respirer en nous » – vous reprenez à votre compte cette saillie ?

Arnaud Le Vac : Mathias Pérez est un artiste qui s’est toujours donné la liberté de vivre et de penser ce qu’il fait. Son art ne dépend pas plus des patrons que des politiques de l’art contemporain. Cette saillie envers cet aménagement de l’art contemporain est tout à fait située. Il s’agit d’un problème d’espace pour pouvoir exposer son travail et de rapport à l’art et à son œuvre que pose Mathias Pérez. L’art et la poésie partagent le même combat. Les Éditions Carte Blanche qu’a fondées Mathias Pérez participent de cette aventure. André Breton à Paris et à New-York s’est toujours battu pour cela. Le combat et l’aventure continuent aujourd’hui avec Mathias Pérez. La revue Fusées en choisissant Fusées pour titre ne démérite pas de la modernité et de son rapport au langage. Ce dossier que je publie avec Mathias Pérez permet d’entendre et de voir l’œuvre de Mathias Pérez dans son activité de création. Les écrits de Bernard Noël, de Claude Minière, de Christian Prigent et de Mathias Pérez ne cessent de traverser ce jeu de correspondance. Ce que peuvent l’art et la poésie nul ne le sait d’avance. C’est une porte ouverte sur l’inconnu. Voyez cette Mère à l’Enfant ou cet Hommage à Van Gogh dans Un trajet qui avance. Cette photo d’Olivier Verley de Mathias Pérez debout en son atelier dans Volte-face. Que l’on parle de peinture ou de poésie, c’est avant tout l’activité du sujet qui compte. « Pas d’ailes, pas de cœur, pas de sexe, juste quelques idées vite transformées en choses », dit Mathias Pérez. Cette controverse est une critique qui vaut autant pour l’art que pour la poésie.

La Cause Littéraire : Le sac du semeur vous pousse à aller ailleurs, poésies en devenir, roman, critiques, éditions, quel est, si je puis dire, votre programme futur ?

Arnaud Le Vac : Le programme futur reste le même : publier ou republier ce qui mérite de l’être. Cela peut être vu comme un programme, mais seulement après-coup. Il s’agit chemin faisant de m’en tenir à ce que j’appelle L’irréductible avenir. Qui se veut à la fois une déclaration et un éditorial publiés sur le site de la revue le 8 février 2016 – cent ans jour pour jour de la création du mot dada dans un café à Zurich. Si Tristan Tzara a assisté à la suppression de la vie des Balkans, j’assiste aujourd’hui à la suppression de la vie de l’espace Syro-Irakien. C’est en convoquant un sujet éthique, poétique et politique dans ce qui pourrait être ce fameux Ego ergo ego de Hugo – Je, donc Je – que je reprends en quatrième de couverture, qu’il me semble envisageable de consacrer du temps à une revue et à l’écriture. La publication numérique de la revue en page world wide web et en portable document format et livret A5 à imprimer soi-même sur une vingtaine de feuilles A4 correspond à cette attente. Je reste persuadé qu’il importe de publier et de republier des œuvres qui soient capables de réinventer dans la continuité de la vie et du langage notre rapport entre la poésie et la vie. Que ce soit par l’intermédiaire d’une revue avec ou sans collection(s). C’est ce point de vue à la fois théorique, critique et poétique que je défends dans la revue numérique et gratuite le sac du semeur.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/rencontre-avec-l-ecrivain-editeur-arnaud-le-vac-par-philippe-chauche


vendredi 4 novembre 2016

André Malraux dans La Cause Littéraire



 « Tchen regarda l’heure. Dans ce magasin d’horloger, trente pendules au moins, remontées ou arrêtées, indiquaient des heures différentes. Des salves précipitées se rejoignirent en avalanche. Tchen hésita à regarder au-dehors ; il ne pouvait détacher ses yeux de cet univers de mouvements d’horlogerie impassibles à la révolution » (La Condition humaine).
 
Malraux, forcément : écrivain (1) ! Qui pourrait en douter ? Et si le doute s’insinue, l’escapade dans cet opus que lui consacre La Pléiade permet de lever toute hésitation. Ecrivain aventurier, sensible aux frissons du temps et de son temps, aux révoltes, aux révolutions, à sa place dans l’histoire, à l’histoire qui s’écrit et qu’il est aussi en train d’écrire.
 
Malraux écrit, voyage, dérobe quelques sculptures dans un temple au Cambodge, rencontre Trotski – autre écrivain aventurier –, ne cesse d’écrire et de voyager, entre chez Gallimard, croise Gorki, l’Espagne est en guerre et ce sera L’Espoir, histoire de mettre quelques théories en pratique. Puis l’aventure se poursuit aux côtés d’une autre légende (2) dont il devient ministre. Malraux forcément politique et écrivain de l’art, qu’il ne cesse d’embrasser – Tout art est une leçon pour ses dieux –, qu’il ne cesse d’interroger – Je comprenais mal « ce que cela voulait dire », mais très bien que cela entrait mystérieusement dans ma vie. Pour le vérifier il y aura Le Musée Imaginaire, des musées réels qu’il inaugurera, des expositions qu’il traversera en conquérant. Suivez son regard, le mouvement de son visage et de ses mains, vous y verrez ceux d’un peintre au travail. Malraux fait de sa vie un musée, mais un musée en mouvement permanent, où les hommes et les œuvres entrent et sortent selon leur bon vouloir et le sien, musée aventurier, qui s’écrit et se renouvelle en permanence. Malraux forcément : écrivain d’art, on peut penser que les peintres attendaient qu’il ouvre sa bibliothèque sacrée, son musée imaginaire à leurs dessins, à leurs sculptures et à leurs toiles, les anciens et les modernes lui en sont à jamais reconnaissants.
 
 
 
« Il a trouvé le style de son drame, il ne fait qu’en pressentir l’écriture. Ses sujets ont été des moyens d’expression, mais parce qu’ils ont trouvé leur style. Il sait bien, s’il veut des fantômes, que le génie c’est de faire un fantôme du plus simple visage » (Le Triangle noir, Goya en noir et blanc).
 
Malraux écrit sa vie et le siècle qu’il traverse entre le réel et l’irréel (3), dans le doute et le trouble. Malraux, l’écrivain des éclats, des amitiés, celles des peintres et des écrivains, l’homme des expériences, et des virtualités – assez significatives cependant pour qu’il ne résiste pas à la tentation de donner ce virtuel pour du vécu. T.E. Lawrence qu’il n’a pas connu, a trop compté pour lui, à travers Les Sept Piliers de la sagesse, pour ne pas figurer dans Le Miroir sous forme d’une véritable rencontre (4) –, des désirs d’inventer et de montrer, d’écrire et de romancer. Si Malraux a inventé Malraux, c’est avec style, et quel style ! Il chevauche la langue française comme Homère le faisait du grec. L’aventure romanesque est une affaire trop sérieuse pour ne pas la laisser aux écrivains aventuriers. L’aventure de l’art s’ouvre sous son regard et son regard écrit. Sa phrase s’envole comme les volutes qui s’élèvent de son éternelle cigarette.
 
« Il y a un monde de la peinture de Braque autant de la musique, autant que de la peinture d’Angelico. Moins le Christ ? Le Dieu du Musée Imaginaire, c’est l’Inconnaissable ; et d’abord la lutte contre la mort » (Inauguration de l’exposition « André Malraux et le Musée Imaginaire » Fondation Maeght).
 

Malraux : écrivain et donc lecteur précis et attentif de Bernanos, Sartre, Paulhan, Drieu, lecteur de Stendhal et de Flaubert. Instaurant avec les grands artistes un dialogue permanent. Ecoutant leurs voix, souvent la voix porte la pensée et la pensée l’action. Nous avons tous en mémoire son épitaphe à Jean Moulin pour le transfert de ses cendres au Panthéon, la voix comme acte de résistance et comme vérité du roman et du style. Les tons des voix, qu’il souligne dans le Journal d’un curé de campagne, la voix et la pensée permanente de la mort – Goya – qu’il retourne dans ses romans et ses essais, ce sentiment tragique qui ne cesse de le hanter et dont il se défait par ses métamorphoses, et celles de ses personnages. Ses romans et ses essais ne cessent de nous rappeler quel vivant clairvoyant il était.
 
« Les grands artistes ne sont pas tout à fait morts, leurs images non plus. Ces interlocuteurs des hommes disparus le seront aussi des hommes à naître ; Rembrandt, Baudelaire, ont manifestement concouru à créer leur peuple futur » (André Malraux et le Musée Imaginaire).
 
Philippe Chauché
 
(1) Réponse de Malraux à un journaliste énumérant les multiples images qu’on avait de lui dans le public – écrivain, homme d’action, homme politique, ministre, orateur, etc. – la réponse fuse : « Forcément : écrivain », Henri Godard
(2) André Malraux Charles de Gaulle, une histoire, deux légendes, Alexandre Duval-Stalla, L’Infini, Gallimard, 2008
(3) André Malraux, La métamorphose des dieuxL’irréel, Gallimard, 1974
(4) Henri Godard

http://www.lacauselitteraire.fr/la-condition-humaine-et-autres-recits-andre-malraux-en-la-pleiade

samedi 22 octobre 2016

Guillaume Basquin et Jean-Jacques Schuhl dans La Cause Littéraire


« C’est un styliste. Haute couture ! Vous qui aimez le prêt-à-porter, laissez tomber. Schuhl accélère jouant sans cesse avec les réminiscences du lecteur. A quelle vitesse lisez-vous ? A quelle vitesse écrivez-vous en lisant ? A quelle vitesse comprenez-vous ce que vous venez de lire ? »
 
Partons d’un principe, on écrit une biographie pour poursuivre son propre travail d’écrivain, son aventure romanesque, pour écrire un nouveau roman sous l’éclairage d’un écrivain complice, ou pour le moins rêvé ainsi. Les exemples ne manquent pas : La vie de Racine de François Mauriac, Francis Ponge de Philippe Sollers, Lautréamont de Marcelin Pleynet, Cours, Hölderlin ! de Jacques Teboul, Dante écrivain de Jacqueline Risset et quelques autres. Reste que pour savoir écrire une biographie, il convient de savoir lire et de savoir écrire (1), de se glisser avec légèreté dans une œuvre – sans oublier de s’y confronter, parfois même de croiser de fer –, savoir lire, pour bien savoir écrire, l’inverse est aussi nécessaire. Guillaume Basquin qui est un styliste s’est déjà attaché à l’œuvre de Jacques Henric, un autre styliste, il y a des parentés qui naissent dans les livres, qui naissent des livres, des communautés de goûts et de manières, des amitiés sélectives.
« Plus on relit Schuhl, plus on se rend compte que ses récits sont bourrés de machines optiques. Ce sont des machines à voir. Pour mieux voir. C’est son beau souci. Il part de « l’idée que nous agissons constamment  sur tout un fond d’images – que nous ayons vues ou non ». Tout le monde est sourd et aveugle ; Schuhl, lui voit. Il a éteint la télévision il y a longtemps… »
 
Partons d’un principe, toute biographie est une affaire d’oreille et d’œil, bien entendre ce qui s’écrit, et bien voir ce qui se lit, reflets de l’œil de l’écrivain dans celui de son biographe, dans un œil d’or. Comme se reflète l’image d’Ingrid Caven, son roman éponyme, dans son œil de romancier. L’œil entend aussi et souvent avec une grande finesse, cette rumeur, ces fracas, cette chanson allemande que l’on fredonne en souvenir d’un temps heureux et partagé. Le temps du cinématographe par exemple, de cinéastes qu’il a connus, et qui hantent ses livres, fantômes puissants et troublants – Fassbinder, Eustache, Daniel Schmid –, un temps où le temps était donné au Temps, sans le chercher, il s’imposait. Peut-être que la caméra et sa pellicule – le plan séquence avait sa durée objective, le temps que se vide le magasin – y étaient pour quelque chose. Guillaume Basquin a noté les enjeux de la révolution du numérique, l’abandon de la pellicule et la destruction annoncée de l’argentique – le numérique, c’est la réforme du cinéma. Plus de bougé. Exit les tremblements ! … Exit le monde de la nuit et des rêves ! Le jour permanent ! La téléréalité tout le temps ! » Le cinématographe attend donc sa contre-réforme !
 
 
 
 
« Ingrid Caven est la quintessence du style schuhlien : c’est l’éveil fraternel de toutes les énergies chorales et leurs applications instantanées. Un art de la brisure. Notes dégringolées en bas de page. C’est un opéra fabuleux. Tout n’est que voix et musique ».
 
Les voix, la musique deux pôles d’attraits pour le biographe écrivain, pour l’écrivain lecteur, face à ce roman – Ingrid Caven –, dont le succès a surpris tout le monde jusqu’à son éditeur (Sollers), qui en a pourtant vu d’autres. Les voix et le style, sauts et pirouettes, citations et éclats ! Exclamations et suspensions, pour que l’écho de la phrase se prolonge, comme dans le jazz ou la musique baroque, où chaque note est nécessaire et bienvenue, ou chaque phrase est pesée et éclairante. Ajoutons cet art de la distance que pratique avec discrétion l’écrivain, à Paris, à New-York au bras de sa bien-aimée, au cœur de la société artiste, comme Proust se plongeait dans centre tellurique mondain, il voit et écrit, et se tient à la bonne distance – celle du chasseur de lion –, et cela donne des romans d’aujourd’hui, un rien désenchantés. Pour bien écrire il faut avoir l’oreille musicale, savoir écouter et s’écouter chanter, même en silence. Guillaume Basquin est doté de cette oreille musicale, son style chante et vibre, comme vibre celui de Jean-Jacques Schuhl. Parfois des auteurs se rencontrent et une douce musique s’élève de leurs livres (2).
 
Philippe Chauché

(1) « Pour savoir écrire il faut avoir lu, et pour savoir lire il faut savoir vivre », l’auteur site cette phrase de Guy Debord, le co-fondateur de l’Internationale Situationniste s’emploiera à ne cesser de la vérifier.
(2) Des êtres se rencontrent et une douce musique s’élève de leurs cœurs, Jens August Schade, traduction Christian Petersen-Merillac, Editions Gérard Lebovici
 







Guillaume Basquin et Jean-Jacques Schuhl dans La Cause Littéraire


« C’est un styliste. Haute couture ! Vous qui aimez le prêt-à-porter, laissez tomber. Schuhl accélère jouant sans cesse avec les réminiscences du lecteur. A quelle vitesse lisez-vous ? A quelle vitesse écrivez-vous en lisant ? A quelle vitesse comprenez-vous ce que vous venez de lire ? »
 
Partons d’un principe, on écrit une biographie pour poursuivre son propre travail d’écrivain, son aventure romanesque, pour écrire un nouveau roman sous l’éclairage d’un écrivain complice, ou pour le moins rêvé ainsi. Les exemples ne manquent pas : La vie de Racine de François Mauriac, Francis Ponge de Philippe Sollers, Lautréamont de Marcelin Pleynet, Cours, Hölderlin ! de Jacques Teboul, Dante écrivain de Jacqueline Risset et quelques autres. Reste que pour savoir écrire une biographie, il convient de savoir lire et de savoir écrire (1), de se glisser avec légèreté dans une œuvre – sans oublier de s’y confronter, parfois même de croiser de fer –, savoir lire, pour bien savoir écrire, l’inverse est aussi nécessaire. Guillaume Basquin qui est un styliste s’est déjà attaché à l’œuvre de Jacques Henric, un autre styliste, il y a des parentés qui naissent dans les livres, qui naissent des livres, des communautés de goûts et de manières, des amitiés sélectives.
« Plus on relit Schuhl, plus on se rend compte que ses récits sont bourrés de machines optiques. Ce sont des machines à voir. Pour mieux voir. C’est son beau souci. Il part de « l’idée que nous agissons constamment  sur tout un fond d’images – que nous ayons vues ou non ». Tout le monde est sourd et aveugle ; Schuhl, lui voit. Il a éteint la télévision il y a longtemps… »
 
Partons d’un principe, toute biographie est une affaire d’oreille et d’œil, bien entendre ce qui s’écrit, et bien voir ce qui se lit, reflets de l’œil de l’écrivain dans celui de son biographe, dans un œil d’or. Comme se reflète l’image d’Ingrid Caven, son roman éponyme, dans son œil de romancier. L’œil entend aussi et souvent avec une grande finesse, cette rumeur, ces fracas, cette chanson allemande que l’on fredonne en souvenir d’un temps heureux et partagé. Le temps du cinématographe par exemple, de cinéastes qu’il a connus, et qui hantent ses livres, fantômes puissants et troublants – Fassbinder, Eustache, Daniel Schmid –, un temps où le temps était donné au Temps, sans le chercher, il s’imposait. Peut-être que la caméra et sa pellicule – le plan séquence avait sa durée objective, le temps que se vide le magasin – y étaient pour quelque chose. Guillaume Basquin a noté les enjeux de la révolution du numérique, l’abandon de la pellicule et la destruction annoncée de l’argentique – le numérique, c’est la réforme du cinéma. Plus de bougé. Exit les tremblements ! … Exit le monde de la nuit et des rêves ! Le jour permanent ! La téléréalité tout le temps ! » Le cinématographe attend donc sa contre-réforme !
 
 
 
 
« Ingrid Caven est la quintessence du style schuhlien : c’est l’éveil fraternel de toutes les énergies chorales et leurs applications instantanées. Un art de la brisure. Notes dégringolées en bas de page. C’est un opéra fabuleux. Tout n’est que voix et musique ».
 
Les voix, la musique deux pôles d’attraits pour le biographe écrivain, pour l’écrivain lecteur, face à ce roman – Ingrid Caven –, dont le succès a surpris tout le monde jusqu’à son éditeur (Sollers), qui en a pourtant vu d’autres. Les voix et le style, sauts et pirouettes, citations et éclats ! Exclamations et suspensions, pour que l’écho de la phrase se prolonge, comme dans le jazz ou la musique baroque, où chaque note est nécessaire et bienvenue, ou chaque phrase est pesée et éclairante. Ajoutons cet art de la distance que pratique avec discrétion l’écrivain, à Paris, à New-York au bras de sa bien-aimée, au cœur de la société artiste, comme Proust se plongeait dans centre tellurique mondain, il voit et écrit, et se tient à la bonne distance – celle du chasseur de lion –, et cela donne des romans d’aujourd’hui, un rien désenchantés. Pour bien écrire il faut avoir l’oreille musicale, savoir écouter et s’écouter chanter, même en silence. Guillaume Basquin est doté de cette oreille musicale, son style chante et vibre, comme vibre celui de Jean-Jacques Schuhl. Parfois des auteurs se rencontrent et une douce musique s’élève de leurs livres (2).
 
Philippe Chauché

(1) « Pour savoir écrire il faut avoir lu, et pour savoir lire il faut savoir vivre », l’auteur site cette phrase de Guy Debord, le co-fondateur de l’Internationale Situationniste s’emploiera à ne cesser de la vérifier.
(2) Des êtres se rencontrent et une douce musique s’élève de leurs cœurs, Jens August Schade, traduction Christian Petersen-Merillac, Editions Gérard Lebovici
 







dimanche 9 octobre 2016

Pascal Boulanger dans La Cause Littéraire



« Je regarde autour de moi / les vases se brisent / Dès lors j’ouvre les yeux / et le jardin » (Jardin).
« Sur la falaise / la maison est prise de vertige / Quand on me fermera les yeux sur le vent / il ne faudra pas pleurer / mais dans la rosée de l’herbe / célébrer mes noces aux vitraux du ciel » (Rosée).
 
Mourir ne me suffit pas est un recueil de libres poèmes, près d’une centaine, habité de cette liberté libre que l’auteur fréquente. Tout est net et précis dans ce livre traversé d’éclairs – Quand je marche je m’appuie sur l’orage, Derrière le monde / les visages que je croise s’enflamment – et il y a de l’électricité dans la trame des poèmes de Pascal Boulanger. La vivacité de sa phrase, le juste mot, la suspension, l’art de voir et de bien voir ce qui défile sous ses yeux, les visions réelles ou imaginaires, éphémères ou persistantes, la poésie romanesque de l’écrivain s’en saisit et offre au lecteur ces frémissements. Et si la mort rode, il convient de ne pas se laisser impressionner, et d’un trait de phrases s’en défaire ou pour le moins la mettre en suspension.
 
« C’est une dentelle de mouettes / qui console la mer » (Lumière).
« Le feu du ciel lance un caillou / & c’est un jardin sur terre qui se construit » (Mouvement).
« Parfois le ciel s’étendait / à ras de terre / des dentelles de musique / s’avançaient sur des terrasses » (Premier raisins).
 
Mourir ne me suffit pas est un beau titre, rien d’ailleurs ne suffit à l’auteur, sauf ce qu’il voit et vit, sauf ce qu’il écrit et ce qu’il écrira, les tensions, les torsions du temps et de la nature, les baisers volés, la neige, les roses trémières, les failles et les feuilles, il s’en saisit et nous les livre comme une évidence. Ecrire d’ailleurs semble une évidence pour Pascal Boulanger, un exercice spirituel – J’ai besoin d’une lumière grise / loin des chiens qui aboient / pour m’habituer à la mort – une façon d’être au monde, en se demandant à chaque instant, si un baiser prolongera-t-il mon souffle ?
 
« Pendant la vertigineuse abréviation / quand toute mon existence défilera / l’inachevé survivra-t-il ? » (L’inachevé).
« De sable en sable / un chemin foisonne de sommeils / & sous l’ombrage des platanes / la porte sans porte est franchie » (Abondance).
 
L’écrivain le pense, le poète est toujours le dramaturge, et non le penseur, de l’idée, et Pascal Boulanger applique sa remarque à la lettre. Si autour de lui, les vases se brisent, si des ruisseaux baignent ses yeux, si les eaux encerclent le monde, si le temps (qui) s’efface vidé de son soleil, l’écrivain, le poète, est vivant – je suis vivant et vous êtes morts –, il écrit et rend présent ce qui est absent, il flirte avec le divin et les hautes flammes, il se confronte à des tremblements et des doutes, les met en lumière, les nomme, et les nommer revient à s’en défaire. S’il chute, il se relève, s’il tombe, il renaît, s’il s’endort, il se réveille, plus vivant que jamais, survivant aux secousses telluriques qui le font trembler. L’art poétique est ici un art littéral, il suit le chemin de la vie, lettre à lettre. Mourir ne me suffit pas, ou la beauté du geste, sa naturelle évidence, tout y est affiné, l’idée se glisse dans la peau du mouvement de la phrase. Poésie de verdad, comme l’on dit en espagnol pour une faena, poésie de vérité, d’engagement total, sans artifice, poésie de consolation.

Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/mourir-ne-me-suffit-pas-pascal-boulanger

mercredi 5 octobre 2016

Rendez-vous à Biarritz dans La Cause Littéraire





« Dans les brumes d’Ilbarritz tout se dégrade, de l’océan au ciel en passant par ces monts vagabonds, de France, de Navarre ou d’ailleurs, on ne sait plus, ce méli-mélo sans frontières il l’a déjà vu chez Turner. La Côte des Basques, ses rubans il les suit à la trace, bleus capricieux, verts mouvants, bandes rivales évadées d’un De Staël ».

 Rendez-vous à Biarritz détonne dans l’univers policier de la littérature, ou s’il l’on préfère dans la littérature policière. Matière romanesque française depuis que Marcel Duhamel lui a offert une esthétique et une éthique au cœur du paquebot Gallimard, ce qui fut une belle révolution littéraire. Aujourd’hui cette littérature, qui n’est plus de gare – c’était pourtant une bien belle définition, qui répondait aussi à l’économie du genre, de petit livres, peu chers, et Louise Bottu renoue avec ce principe économique –, s’impose partout. Elle a gagné en renommée, certains diraient qu’elle y a perdu son âme. Elle est née d’une rencontre entre un voyou charmeur, un flic charmé, et un écrivain se rêvant, l’un ou l’autre, d’une enquête bâclée, d’une question souvent sans réponse, d’un doute mis en lumière, de traits et de hasards. Elle a pour théâtre des opérations, une série de meurtres inexpliqués et de disparitions, quelques trafics d’influence bien rémunérés, souvent dangereux, et un lecteur curieux et parfois pressé, elle offre cette palette de styles, comme on le dirait de crimes et de mobiles.
Mary Heuze-Bern connaît les règles du genre sur le bout des doigts : un contact invisible, mais précis, un rendez-vous énigmatique, une ville – Biarritz ville de toutes les fictions : l’Hôtel du Palais se souvient d’Orson Welles et d’Ernest Hemingway, et de toreros qui réservaient des suites s’ouvrant sur le large, le phare des dérives d’Alain Dorémieux (1), le Port Vieux, du troublant Hôtel des Amériques (2), le Casino, du Marquis d’Arcangues, et de Jean Cocteau (3). En trois temps, dix phrases, et deux mouvements, l’auteur signe un minuscule roman qui devient celui de Biarritz, et par rebond celui de la langue en mouvement, les marées du roman – la ville aux deux rochers, aux deux écueils, la ville qui disparaît sous le brouillarta, cet écart météorologique romanesque qui vient du large. Rendez-vous à Biarritz est une étrange et vive intrigue, qui s’évade dans les zones invisibles de la fiction, où sommeillent d’autres histoires et quelques monstres marins – qui sont dignes d’être montrés. L’auteur a l’œil juste et la plume aiguisée, c’est un écrivain leste, comme si écrire demandait la même légèreté que de monter sur une planche de surf et d’en user.

« Au retour du garçon, lui peut se consacrer aux huîtres et à ce petit guide, acheté au passage, près du casino de style Art déco, la Maison de la presse Darrigade en propose un grand choix, on y croiserait André, certains jours, le Lévrier des Landes en personne, 22 étapes du Tour de France, champion du monde, Tour de Lombardie devant Coppi en larmes, un routier-sprinter de légende, aujourd’hui non, il ne viendra pas, je regrette monsieur, tentez donc votre chance demain ».

Alors, que va-t-il se passer, sous l’œil de Mary Heuze-Bern ? Une voix appelle, un certain Delenda – un fantôme, une voix sortie on ne sait d’où –, une injonction – détruire ! – lui à l’autre bout du fil, Lui pour l’identifier – c’était du temps où les téléphones avaient un fil et un répondeur à l’autre bout –, Lui est donc chargé d’aller à Biarritz voir ce qui s’y joue, ce qui va s’y jouer, une mission impossible. Il a rendez-vous avec l’océan, le vide – le vieil Océan ! –, la chambre 120 de l’hôtel May, qui s’ouvre sur le large – la 120 en met plein la vue –, et des changements de décor, on passe du bleu au blanc cassé, du May au Mariona, avec des airs de Prisonnier, et du Fantôme de l’Opéra, avec un constat : tout tombe à l’eau et y retourne. Et comme d’évidence Mary Heuze-Bern sait nager, elle nous amuse avec son intrigue et ses jeux de phrases, et elle s’en amuse. Elle multiplie les pistes, les champs, chants du possible et de l’impossible, le réel, c’est la ville et encore rien n’est sûr, le reste, un rhizome vivace où le français se frotte à l’espagnol, langues côtières, elles portent en elles ces racines de minuscules fictions, que l’auteur croise et tisse, comme l’on nage entre les algues et les requins.

Philippe Chauché  

http://www.lacauselitteraire.fr/rendez-vous-a-biarritz-mary-heuze-bern

mercredi 21 septembre 2016

Christian Laborde dans La Cause Littéraire


« Le “Tarbais” c’est la Rolls du haricot, enfant d’une terre limoneuse, caillouteuse à souhait, juste ce qu’il faut d’argile. Si la terre avait été trop argileuse, la peau du haricot eût été plus épaisse, sa chair plus farineuse. Rien de tout ça, il est parfait, le haricot tarbais. Et s’il est si fondant, c’est parce qu’il n’a jamais cessé, en grandissant, d’avoir chaud au cul. Il a profité à fond, en effet, de la tiédeur des galets du gave ».
 
Le sérieux bienveillant des platanes ressemble au délicieux haricot « Tarbais », caillouteux à souhait, fondant comme l’accent qui l’habite. Un accent qui vient des cols pyrénéens où se postait l’écrivain pour voir passer avec son père les héros du Tour de France. Un roman qui a profité de la douceur des galets qui roulent sous sa langue, un roman qui a chaud au verbe. Roman « slamé », que l’on lit, comme l’on écoute les chansons gasconnes de Bernard Lubat, ou que l’on fredonne celles de Claude Nougaro, le boxeur troubadour de Toulouse. Le sérieux bienveillant des platanes est un roman du retour aux sources, au village, à Paulhac. Tom y vient pour enterrer son grand-père, son Pépé – un mot sans électricité, sans chahut, sans violence, un mot doux, une caresse –, sous les yeux et les mots de la douce Joy, sa princesse, clandestine, libre de faire ce qu’elle souhaite et de faire corps avec Tom. Un retour, et un passage dans l’accélérateur à particules des souvenirs, où les mots valsent en trois temps, les trois temps du roman.
 
« Le platane, chez nous, il est chez lui. Tu le vois sur le bord de nos routes, tu le vois sur toutes nos places. Regarde une église, Tom, à côté d’elle tu vois quoi, Tom ? Un platane ! Regarde un bistro, à côté de lui tu vois quoi ? Un platane. Les platanes nous disent ce que nous sommes, Tom, où nous sommes ».
 
Le sérieux bienveillant des platanes est un roman vagabond, une traversée de la France à la vitesse d’un vol de palombes. Un retour vers le cœur du volcan, Paulhac, où le narrateur a passé sa jeunesse, entre la douleur de la disparition de sa mère, les trahisons de son père, et les fugues avec son Pépé. L’ancien légionnaire, pêcheur de truites, grand siffleur de musiques de films – il s’installait sur la terrasse, il allumait une cigarette, et l’on entendait l’harmonica de Charles Bronson dans Il était une fois dans l’Ouest et les notes de Morricone quand on voit Claudia Cardinale, quand elle crève l’écran… – Pépé, qui préférait la compagnie des platanes à celle des hommes, a traversé la vie armé de noblesse et de silence, protégé des fâcheux, de la jalousie funeste, par son épouse, mais aussi la bienveillance des arbres et la joie partagée de son petit-fils. Le sérieux bienveillant des platanes est un roman de tribus, ces familles recomposées par le temps et les situations, où les malveillants n’ont point de place, un roman de la transmission, des passions et des gestes qui enfantent des mots, l’enfance est souvent celle d’un écrivain qui passe à l’acte.
 
« Tourtes, confits : heureux défunts de Lumac qui, la nuit venue, dans le cimetière paroissial, quand la lune dépose sur les tombes des copeaux de nacre, ripaillent, bambochent et gueuletonnent comme les vivants ».
 
Le sérieux bienveillant des platanes est ce roman des vivants et des morts, et tous les morts n’ont pas la même fin, il y en a que l’on accompagne et qui vous accompagnent, d’autres dont on se sépare, et qui ne méritent aucune attention, sauf celle des bêtes sauvages. Christian Laborde se pare d’une langue vivante, survivante, dirait-il, où les mots – la viande – sonnent et les phrases résonnent comme touchées, immergées dans le blues du Sud-Ouest, un blues du sud, tout autant solaire, que ténébreux. Un blues, les corps lancent et se lancent des défis, comme avec un ballon ovale, la béchigue en occitan. Dans la famille des écrivains, Christian Laborde joue à l’aile, il n’ignore rien des cadrages, débordementsdes crochets et du raffut, son roman a des rebonds aléatoires, c’est notamment ce qui en fait sa grâce.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/le-serieux-bienveillant-des-platanes-christian-laborde-2


samedi 17 septembre 2016

François-Marie Deyrolle dans La Cause Littéraire

 
Entretien François-Marie Deyrolle, éditeur de L’Atelier contemporain à l’occasion de la parution de :
Au vif de la peinture, à l’ombre des mots, Gérard Titus-Carmel, préface Roland Recht ; Peindre debout, Dado, préface Anne Tronche, édition établie et annotée par Amarante Szidon ; Trente années de réflexions, 1985-2015, Alexandre Hollan, Yves Bonnefoy, préface Jérôme Thélot
 
« … j’aime la peinture, le dessin, la sculpture, la photographie ; je n’aime pas l’art contemporain », François-Marie Deyrolle
« Peindre l’impatience de peindre, le vertige de poursuivre continuellement son ombre », Gérard Titus-Carmel
« Un tableau qui a vraiment une vie à lui et qui est beau, c’est un tableau où il y a au moins une dizaine de tableaux, il a été dix fois terminé, et c’est la dixième fois qui compte, qui finalement rayonne de ces dix tableaux précédents qui sont effacés », Dado
« On sait beaucoup de l’œil et peu du regard », Yves Bonnefoy sur Alexandre Hollan
 
François-Marie Deyrolle est éditeur, un artiste-artisan-éditeur qui met ce grand principe de la « liberté libre » au service des peintres, des dessinateurs, des sculpteurs, des écrivains et de l’édition. Il fonde en 1990 une première maison d’édition qui porte son nom, Deyrolle Editeur, puis en 2013 c’est au tour de L’Atelier contemporain de voir le jour. Vont s’y croiser les écrits de Bonnard, les correspondances entre Jean Dubuffet et Marcel Moreau, des essais sur l’art de Maryline Desbiolles ou le regard lumineux d’Yves Bonnefoy sur Alexandre Hollan. L’Atelier contemporain brille par la richesse et la beauté de ses livres, ce « musée imaginaire » ne s’occupe pas de ce qui fait la mode contemporaine, au marché de l’art il préfère l’art en marche, il écrit au fil d’or quelques pages de l’art vivant. Un art sans âge. Les peintres dont les œuvres continuent à être regardées et admirées, les œuvres qui ne cessent de nous regarder, ne meurent jamais.
 
La Cause LittéraireFrançois-Marie Deyrolle, il y a eu une première maison d’édition à votre nom, puis la naissance de l’Atelier contemporain, comment est née cette nouvelle aventure éditoriale ?
 
François-Marie Deyrolle : Le métier d’éditeur relève d’une passion, c’est vraiment une vocation – vivre avec les livres ne m’était plus suffisant : l’envie d’en faire (les imaginer, les penser, les mettre en forme) était devenue au fil des années trop forte. J’ai « profité » d’une belle opportunité : un ami écrivain qui me demande de bien vouloir lire un manuscrit, lui dire ce que j’en pensais, lui conseiller une mise en relation avec un peintre pour d’éventuels dessins d’accompagnement – j’ai fait cela et me suis dit que plutôt lui conseiller un éditeur, il valait mieux que je m’en charge moi-même. Et comme on ne peut pas publier un livre seul (il lui faut un environnement, une « famille » presque, et une structure de diffusion-distribution), j’ai décidé de poursuivre l’aventure.
 
Ce sont des livres d’art ? D’art en mouvement permanent ? Qu’il soit d’aujourd’hui ou d’hier ? On y croise Bonnard, Sattler, mais aussi Dubuffet, Titus-Carmel, Hollan, des peintres, des dessinateurs, mais aussi des écrivains, des poètes, Yves Bonnefoy, Valère Novarina, Philippe Jaccottet, François Bon, c’est un dialogue que vous bâtissez ?
 
Deux mots dans le nom de la maison d’édition (par-delà l’hommage à Francis Ponge – sous ce titre il avait réuni l’ensemble de ses écrits sur l’art) : « l’atelier » et « contemporain ». Voilà deux territoires que je souhaite peu à peu arpenter : que se passe-t-il dans un atelier ? En d’autres termes comment, pourquoi les artistes travaillent-ils ? Ce sont des questions vieilles comme le monde, mais toujours présentes, la réponse reste toujours mystérieuse et surprenante. Et « contemporain », qu’est-ce qui peut faire sens aujourd’hui ? Le contemporain n’est pas forcément l’actuel, les peintures de Lascaux ont toujours à nous dire. Et puis aussi, bien sûr, ce dialogue entre littérature et peinture : deux modes d’expression qui n’ont a priori rien à voir et qui pourtant peuvent parfois résonner l’un l’autre. Je ne sais pas si ce que je fais est de l’édition d’art ou de l’édition sur l’art, et cela m’importe peu en fait ; j’essaie simplement que chaque livre soit unique, ait du sens, sonne juste.
 
 
 
Vous proposez un autre regard sur l’art, par des lettres – la publication de deux ouvrages de correspondances de Jean Dubuffet, l’un avec Valère Novarina, l’autre avec Marcel Moreau – des échanges entre un peintre et des écrivains, et pour Novarina, un peintre-écrivain, d’où est venu ce désir ?
 
C’est la mise en forme de cette idée de dialogue, symbolisée dans cette collection par l’esperluette « & ». Il s’agit de compagnonnage souvent : cela peut donc revêtir la forme de la correspondance, mais aussi celle de l’entretien ou du texte de l’un sur l’autre (un essai, ou une approche plus littéraire). C’est bien le cas pour le livre de Dubuffet-Novarina : on retrouve tous ces éléments (les lettres, un entretien, les textes de Dubuffet sur Novarina, les textes de Novarina sur Dubuffet, les œuvres que l’un offrit à l’autre et inversement) classés chronologiquement.
 
D’où vient cet intérêt majeur que vous portez à Jean Dubuffet ?
 
Dubuffet est fascinant de bout en bout : une œuvre ô combien originale qui jamais ne s’est enfermée dans un style (je ne vois que Picasso qui ait eu un tel élan), se remet sans cesse en question, cherche tout le temps. Et c’est aussi un grand écrivain (je dis bien écrivain, pas simplement auteur d’essais remarquables sur la création), et l’inventeur de l’Art brut qui est une des plus belles découvertes du XXe siècle.
 
Ces correspondances éclairent sa peinture et ses dessins ?
 
Bien sûr, on y voit là toute la rigueur éthique et l’incroyable travail qui ont permis à son expression plastique de devenir œuvre.
 
La matière des mots et des toiles résonne dans ces deux ouvrages, c’est une belle surprise pour le lecteur, une belle découverte. Un surgissement qui semble venir de très loin. C’est venu dès le début ou c’est apparu à mesure que les livres se construisaient ?
 
Ce projet de livre Dubuffet-Novarina est en fait ancien, bien antérieur à la création des éditions L’Atelier contemporain. Il se trouve que l’œuvre de Valère Novarina me fascine depuis longtemps et que j’étais tombé par hasard (dans la revue Flash Art) sur un entretien qu’il avait réalisé avec Dubuffet : entretien si passionnant que je me suis dit d’emblée qu’il fallait le rééditer. Puis j’ai vu un jour dans un collectif qui lui était consacré (paru chez José Corti) quelques lettres échangées avec Dubuffet. Je me suis donc dit qu’il y avait une piste à suivre. J’ai donc mené l’enquête seul, avec l’accord de Novarina mais sans sa participation (il a découvert le livre une fois imprimé sans rien connaître du sommaire et des documents publiés !), je suis allé à la Fondation Dubuffet, à la collection de l’Art brut à Lausanne et j’ai retrouvé là-bas tout ce qui a constitué (textes et images) le livre.
 
 
 
Vous avez également publié un dialogue entre Yves Bonnefoy et Gérard Titus-Carmel, pour les mêmes raisons ? et plus récemment le regard porté toujours par Yves Bonnefoy sur Alexandre Hollan, un cheminement, où le poète note et c’est décisif si je puis dire : « On sait beaucoup de l’œil, et peu du regard… Car regarder, pour lui, c’est rejoindre ce point à l’intérieur de ce qu’il regarde, d’où l’être propre de cet objet, de cette existence, s’élance, s’unit à sa figure visible… »
 
Ce livre est d’une conception plus « classique » (les textes de l’un sur l’autre et vice versa), mais il met à jour combien ces deux artistes, ces deux intellectuels ont eu une pensée commune et agissante – d’où ce beau titre trouvé par Bonnefoy, Chemins ouvrant. Et Bonnefoy interroge le regard quand il écrit sur la peinture d’Alexandre Hollan : son approche nous interroge donc tous, que nous soyons sensibles ou non à l’œuvre d’Hollan ; ces démarches (celle du peintre et celle de l’écrivant-sur-la-peinture) nous ramènent à l’essentiel, à la base dans l’art : le regard que nous portons sur le monde.
 
 
 
Vous avez également publié deux ouvrages sur Bonnard, « Observations sur la penture » et « Les exigences de l’émotion », deux livres de propos, de réflexions et de lettres de Pierre Bonnard. Que représente ce peintre pour vous et ce qu’il écrit de son travail ?
 
L’évidence. La simplicité. L’humilité. La sensibilité. La générosité. Et voilà un artiste profondément novateur sous des apparences tranquilles – beaucoup plus moderne que beaucoup qui ont souhaité l’être !
 
La langue et la matière, autrement dit les mots, les phrases, des poésies se conjuguent aux dessins, aux toiles, aux couleurs dans ce que vous publiez, là aussi c’est une profonde volonté de mettre les créateurs face à face ?
 
La littérature peut très bien se passer de dessins qui l’accompagnent bien sûr, mais quand une « association » réelle existe c’est un vrai bonheur, comme si on inventait une potentialité de lecture supplémentaire sans gêner l’approche première. Et puis les livres « illustrés » sont plus beaux que ceux uniquement composés en typo ; je ne méprise pas du tout l’aspect « décoratif ».
 
Vous attachez une grande importance à la forme des livres que vous publiez, choix de la couverture, de la maquette, grande attention à la forme, qualité du papier et de l’impression tout en restant très accessibles par leur prix de vente, c’est essentiel ?
 
Oui : un livre est un objet. Et pour (presque) le même prix on peut faire un bel objet ! J’ai envie, besoin même, de m’entourer de beauté (c’est évidement subjectif) – c’est le goût du travail bien fait aussi, tout simplement. Et nous vivons aussi une époque de « dématérialisation » – alors à partir du moment où on décide de produire du matériau, eh bien il nous faut assumer ce matériel, le mettre en forme de façon pour le moins agréable (on sait aussi depuis longtemps qu’une belle typographie, de belles mises en pages, facilitent la lecture.)
 
Comment se construit un « catalogue » comme celui de L’Atelier contemporain ?
 
De la curiosité, beaucoup. Des recherches. Je sollicite beaucoup les auteurs, la plupart des livres naissent de mon initiative. Il y a des artistes que j’aime, j’ai envie qu’existent donc des livres sur leurs œuvres, ou que nous travaillons ensemble à la réalisation de quelques projets, pareil pour les écrivains. Mais j’essaie, tout en étant fidèle à des démarches qui m’importent, de toujours ouvrir le catalogue, ne pas demeurer dans mon petit réseau.
 
Il y a de « grands absents » que vous souhaiteriez inviter dans votre Atelier ? Peintres, dessinateurs, architectes, poètes, écrivains ?
 
Je n’ai pas le temps d’avoir de regrets, j’ai trop de projets à mener ! Et je suis de caractère déterminé, tenace : j’ai décidé « d’avoir » quelques créateurs, alors je me dis que je les « aurai », même si cela doit prendre des années ! (disant cela je vois bien tout le ridicule qu’il contient en lui…)
 
L’art contemporain que vous « exposez » nous semble très éloigné de celui qui aujourd’hui se conjugue à la finance, un art d’aujourd’hui, mais éloigné de l’art « à la mode » chez les galeristes et certains musées ? C’est un choix, une volonté, une éthique ?
 
 
 
 
L’art contemporain, très largement, ne m’intéresse pas. je peux dire que je m’en fiche totalement. Mais il y a des exceptions bien entendu, quelques artistes dits « contemporains » m’intéressent, ils sont rares. Non, moi j’aime la peinture, le dessin, la sculpture, la photographie ; je n’aime pas l’art contemporain.
 
Quels sont vos projets pour les mois qui viennent ?
 
Tout d’abord trouver les moyens pour que la maison d’édition puisse continuer à exister : les ventes sont trop faibles pour équilibrer les comptes. Je suis sidéré, et attristé, de voir combien nous sommes peu nombreux, dans le fond, à nous intéresser à l’art, et comme il y a de moins en moins de lecteurs. La période que nous vivons est très difficile pour les créateurs, partant pour ceux qui comme moi essaient d’être des passeurs.
Ceci dit, j’ai beaucoup de projets : la plupart sont inscrits dans la démarche initiale de la maison – publication d’écrits d’artistes (il y aura des livres de Pierre Buraglio, Monique Frydman, Gilles Aillaud, Jean-Pierre Pincemin, Farhad Ostovani, Pierre Tal-Coat…), publication d’essais sur l’art dans cette veine d’approches littéraires (par Nicolas Pesquès, Anne de Staël, Jean-Louis Baudry, Claude Dourguin, Pascal Dethurens…), édition de monographies (sur Jean Claus, Jérémy Liron, Jean Rustin, Leonardo Cremonini…), la collection « & » (Michel Butor & Jean-Luc Parant, Pierre Matisse & Joan Miro, Henri Matisse & George Besson, Leonardo Cremonini & Marc Le Bot…). Mais j’espère mener aussi des projets plus particuliers : édition des « 2587 dessins pour Le Drame de la vie » de Valère Novarina, des « livres de raison » de Marc Desgrandchamps, des « carnets de plage » d’Alexandre Hollan, etc. Et puis la littérature, où je tiens à suivre des auteurs « maison » : Odile Massé, Christophe Grossi, Bruno Krebs, entre autres. Si tout va bien je vais publier un livre inédit, un chef d’œuvre, de Jean-Louis Baudry : Les Corps vulnérables, livre aussi exceptionnel par sa taille : 1200 pages…
 
Philippe Chauché